14 février

Il y a des textes qu’on écrit de nuit, ils sont plus obscurs, mais nécessaires.
14 février
Journée internationale des travailleurs et travailleuses des fleurs.
Je cherche quoi partager.
J’aurais pu vous parler de pesticides, de féminicides
car c’est bien majoritairement des femmes qu’on exploite
des femmes colombiennes qu’on emboite
dans une vie prête pour l’exportation.
Travaillez maintenant,
ne profitez jamais.

J’aurais pu vous parler des serres à perte de vue sur des sols
où le soleil chauffait jadis des pommes de terre et du manioc.
Monocultivez maintenant,
au futur ne pensez jamais.

J’aurais pu vous parler des rivières empoisonnées,
de la biodiversité en danger,
des sols qui s’érodent pour des fleurs toute saison,
de pays vendus pour l’exportation,
pour qu’on consomme pas cher et maintenant
et qu’ils ne se libèrent ni dans 100 ans.

J’aurais pu vous parler de villages entiers qui ne se lèvent que pour produire ce qu’ils ne consomment jamais.
12 heures, 16 heures, même 18 heures au temps où Cupidon au Nord fait toutes les vitrines.

Des durs quotidiens en compétition avec des millions d’autres,
en Chine, au Kenya, en Inde, en Équateur, dans n’importe quel bled qui se soumet.
Travaillez maintenant,
le progrès ne viendra jamais.
J’aurais pu vous parler des enfants, car c’est souvent eux qui paient.
Il faut aider maman, elle rentrera tard et fatiguée.
Et puisque le cauchemar arrive encore,
maman verra sa fille entrer dans la même compagnie,
comme un poignard au ventre lorsqu’on croyait que notre labeur serait le dernier sacrifice d’une génération.

J’aurais pu vous dire tant de choses pour vous lever le cœur.
L’indigner face à toutes les fleurs.
Mais à quoi ça sert s’il n’y a pas l’amour de son prochain pour taire la peur ?
À quoi ça sert si l’autre reste l’Autre ?
Au loin, très loin.

À quoi ça sert si je n’honore pas les rivières qui coulent dans ma peau
et celles qui au printemps sortent toutes puissantes de leur lit ?
Si je n’aime pas l’humanité qui jaillit jusqu’en Colombie ?
Si je crois que ma joie du jour est de payer moins cher ?
Si j’ose penser qu’ils doivent passer par là pour sortir du trou ?
Faire leur chemin de croix pour se développer,
comme nous.
Un développement durable comme rien,
comme les saisons qui passent et me montrent année après année que l’éducation aux droits humains est toujours à recommencer.

Depuis 40 ans, et des milliards de profits plus tard, les dés sont pipés et il n’y a qu’une poignée de commerçants qui ont gagné.

J’aurais dû vous parler d’équité, de dignité.
Déterrer le germe de la solidarité,
chercher à savoir si, en ce 14 février,
c’est l’amour et la solidarité qui pourrait nous faire progresser.
Pas le progrès mécanisé, exporté, mondialisé et rédigé en thèse à l’université.
Juste de la cohérence et des valeurs en action.
Juste l’amour pour ce qui nous entoure, de la vision…

Il y a des textes qu’on écrit de nuit,
mais tout le monde sait qu’après l’obscurité vient le soleil.
La dose de lumière nécessaire pour ne pas voir que la fatigue dans les yeux de l’ouvrière des roses coupées, mais toute cette force conjurant le monde entier à se réveiller.

 

Photo : Les vendeuses de fleurs. Peinture de Diego Rivera

Sarah Charland-Faucher

Sarah Charland-Faucher a été responsable de la Campagne pour le respect des droits des travailleuses et travailleurs des fleurs du CDHAL de 2006 à 2014. Elle a travaillé dans différentes organisations sociales et réside désormais à Rimouski où elle poursuit son implication et son travail d’éducation populaire avec le Carrefour international bas-laurentien pour l’engagement social.