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Discours trompeurs de l’industrie minière à l’égard des femmes : un exemple argentin

Dans la province argentine de Catamarca, située dans le Nord-Ouest andin, l’arrivée du plus imposant projet minier du pays, baptisé « Bajo la Alumbrera », a créé un profond conflit socioenvironnemental qui perdure depuis la fin des années 1990. Ce conflit oppose l’Assemblée de l’Algarrobo, un regroupement de citoyens et de citoyennes de la petite ville d’Andalgalá, à un consortium minier canado-suisse qui a l’appui des différents paliers du gouvernement argentin.

Les propos et les témoignages rapportés dans cet article ont été recueillis lors d’un séjour de recherche dans la province de Catamarca en Argentine en 2013 [1] [2]. Il en ressort que les retombées du mégaprojet sont faibles et mal distribuées; les inégalités socioéconomiques et de genre se sont même accrues à plusieurs plans. Fait marquant, alors les voix des femmes sont celles qui s’élèvent le plus fortement contre le projet, l’industrie minière utilise différentes tactiques afin de se présenter comme l’alliée des femmes.

Le conflit autour de la plus grande mine à ciel ouvert d’Argentine

Le mouvement d’opposition au projet minier qui s’est développé à Andalgalá s’inscrit dans un contexte de luttes socioenvironnementales d’envergure en Argentine, et plus globalement en Amérique latine. Les revendications mises de l’avant ont beaucoup évolué depuis les années 1990, des préoccupations avant tout économiques ayant progressivement laissé place aux enjeux environnementaux et à un rejet du modèle extractiviste porté par l’industrie minière actuelle. Les militant.e.s contre l’activité minière accusent le projet d’être à la source de fortes divisions sociales qui caractérisent depuis deux décennies la vie à Andalgalá. Ils et elles soutiennent que l’arrivée du projet minier a coïncidé avec l’émergence de nombreux problèmes, dont l’augmentation de la violence, de la consommation de drogues, de la prostitution et de l’insécurité :
« Jusqu’à ce que Minera Alumbrera s’installe ici, nous ne connaissions pas le problème de la drogue. Je fais face à trois poursuites judiciaires pour avoir dit publiquement ce que je suis en train de dire […]. Nous étions un peuple qui vivait dans un paradis sans aucun problème social. Quand le projet est arrivé, on a commencé à avoir des problèmes avec la drogue, la traite des femmes, la prostitution infantile et tout ce fléau social qui en est le produit » [3].

Ces paroles d’un militant de l’Assemblée de l’Algarrobo expriment la colère et l’amertume ressenties face aux changements qui affectent la population locale. De nombreux.ses militant.e.s soutiennent que tant que l’industrie minière demeurera sur leur territoire, la paix sociale restera impossible à Andalgalá.

Le rôle majeur des femmes dans le mouvement d’opposition à la mine

Les femmes et enfants ont été les premières victimes des mesures néolibérales imposées à l’Argentine à travers, notamment, les programmes d’ajustements structurels (PAS). Déjà vulnérabilisées par la domination masculine, les femmes sont considérées comme de la main-d’œuvre malléable et bon marché par les promoteurs de la libéralisation économique et de l’industrialisation. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été les premières à se mobiliser pour s’opposer au modèle de développement néolibéral et à l’extractivisme. Elles jouent d’ailleurs un rôle déterminant au sein des mouvements socioenvironnementaux latino-américains, ce qui leur offre une possibilité de sortir de leur marginalisation [4]

Le cas de l’Assemblée de l’Algarrobo illustre bien cette dynamique. Non seulement les femmes y sont nombreuses, mais elles y exercent en outre un leadership singulier. À l’intérieur du mouvement social, les femmes sont considérées comme particulièrement courageuses et plus aptes à défendre ce qui leur tient à cœur. Les militantes parlent de leur rôle dans le mouvement social en le comparant à celui d’une mère au sein de la famille, c’est-à-dire en l’associant à la défense de la vie. Une militante de l’Assemblée exprime bien cette vision :
« Défendre la terre, défendre la biodiversité, ça concerne évidemment la mère, la femme avec sa possibilité de donner la vie. Ce parallèle entre femmes et Terre-Mère se fait beaucoup. Alors, je crois qu’en ce sens, il y a un empowerment des femmes à travers la participation politique et la reconceptualisation de son rôle social ».

Ce sont les femmes qui se mettent le plus en danger au cours des blocages routiers ainsi que des affrontements avec la police et l’armée. Cette participation leur a valu d’être les plus touchées par la judiciarisation de l’activité politique des opposant.e.s à la mine. De la trentaine de militant.e.s de l’Assemblée de l’Algarrobo actuellement aux prises avec des poursuites judiciaires, les deux tiers sont des femmes. En réponse à la judiciarisation observée dans la foulée de manifestations et d’affrontements survenus en février 2010, un groupe de militantes a décidé de fonder les Femmes du silence (las Mujeres del Silencio). Pendant environ deux ans, entre 2010 et 2012, elles ont défilé chaque mercredi avant-midi dans les rues d’Andalgalá, foulard et ruban adhésif sur la bouche afin de dénoncer la criminalisation de la lutte et le bâillon que leur impose le gouvernement en les empêchant de manifester contre l’industrie minière.

Les femmes impliquées dans l’Assemblée de l’Algarrobo et dans le groupe las Mujeres del Silencio considèrent que la lutte contre les mégaprojets miniers correspond à leur rôle de protectrices du bien commun. Avec tout le courage qui les caractérise, elles prennent la responsabilité de s’opposer au modèle extractif, qu’elles considèrent dommageable pour leur territoire. Leur action se veut un moyen d’approfondir la lutte en remettant en question le pouvoir des entreprises minières, de même que la complicité des politiciens et des forces de l’ordre avec ces dernières.

Les discours de l’industrie minière sur les femmes

Avant l’arrivée de mégaprojets d’extraction, il existait une longue histoire d’activité minière souterraine dans la province de Catamarca. Selon la tradition, les femmes n’avaient pas le droit de pénétrer sur les sites miniers. Selon une croyance locale, leur présence pouvait rendre la Terre-Mère jalouse et engendrer des accidents dans la mine. Ce temps est révolu et les femmes jouent aujourd’hui un rôle de plus en plus important dans l’industrie minière en Argentine, ce qui se traduit notamment par la tenue d’événements comme le Forum international sur les femmes travaillant dans l’industrie minière qui en était à sa troisième édition en septembre 2013 dans la ville de Catamarca.

Dans l’allocution qu’elle a prononcée lors de l’événement, la secrétaire corporative de l’Association ouvrière minière argentine (Asociación Obrera Minera Argentina, AOMA), Maria Elena Isasmendi, a affirmé que les traits de caractère et le tempérament des femmes représentent une plus-value pour l’industrie minière :
« L’entreprise inclut la femme pour respecter le principe d’égalité des chances. Mais finalement, on se rend compte que dans la mine, la travailleuse minière est plus dédiée, plus délicate et plus responsable dans ses tâches. Et la machinerie utilisée par les femmes coûte moins cher en entretien car elles en prennent davantage soin ».

Quant au consortium Minera Alumbrera, il utilise abondamment l’image des travailleuses minières dans son matériel de communication et dans ses rapports de « responsabilité sociale de l’entreprise » afin de faire valoir les opportunités économiques créées pour les femmes et le caractère émancipateur de l’industrie minière pour celles-ci.

Cette tentative d’intégrer les femmes dans l’industrie minière va encore plus loin que le recrutement de travailleuses : on tente de faire des femmes les promotrices de cette activité. Ainsi, lors de l’acte inaugural du 3e Forum international sur les femmes travaillant dans l’industrie minière, l’allocution du ministre de la Production et du Développement de la province de Catamarca, Angel Mercado, reprenait les arguments véhiculés par les femmes du mouvement d’opposition à la mine en les intégrant dans un surprenant contre-discours :
« Je vais profiter de cet événement pour remercier toutes les femmes auxquelles on doit aujourd’hui de pouvoir encore parler d’industrie minière à Catamarca […]. Je veux que nous remerciions toutes ces femmes qui savaient que s’il y avait un avenir pour leurs enfants, un avenir meilleur, un avenir auquel ils puissent rêver, c’était à travers l’industrie minière. Elles sont sorties dans les rues, elles ont lutté […], elles ont permis d’éviter que s’arrête la plus grande exploitation minière en Argentine. Il s’agissait de nos femmes qui se battaient pour le futur de leurs enfants ».

Les femmes sont ainsi présentées par l’industrie minière comme des atouts à plusieurs égards : en plus d’être des salariées dévouées et émancipées, elles seraient les défenseures des projets miniers. Sans oublier qu’elles permettent au passage de réduire les frais d’entretien de la machinerie!

Face au leadership et à la grande capacité d’organisation des femmes au sein du mouvement socioenvironnemental contre l’extractivisme, l’industrie minière articule un contre-discours en récupérant à son compte l’imagerie et l’imaginaire de femmes fortes et émancipées.

La réalité du travail des femmes au sein de l’industrie minière

Les témoignages recueillis auprès de travailleuses du projet minier contredisent cependant le portrait dressé par l’industrie. Sur le plan économique, l’installation du mégaprojet minier a créé très peu d’emplois pour les femmes. Comme en témoignent les chiffres présentés dans le tableau ci-dessous, seulement 8 % des postes au sein du projet « Bajo la Alumbrera » sont occupés par des femmes. De plus, selon une travailleuse minière que nous avons interrogée dans le cadre de notre recherche, aucune femme n’occupe un poste de direction :
« Je n’ai jamais vu une femme directrice. Elles atteignent des postes moyens. Je ne sais pas si c’est à cause du machisme ou… je ne sais pas… peut-être à cause de nos conditions… nous nous marions, nous sommes mères, nous avons des enfants qui tombent malades ou nous devons aller à l’école. Peut-être que c’est ça qui nous limite ».

L’horaire de travail en alternance – sept à dix jours à la mine suivis de sept jours au domicile – constitue un casse-tête pour les femmes, qui sont considérées comme les responsables du bon fonctionnement de leur maison et de leur famille. Cette situation entraîne un stress important. Lorsqu’on lui demande ce que cela représente pour une femme de travailler à la mine, cette travailleuse répond ainsi :
« Un défi impressionnant. Parce que d’un côté tu es une professionnelle, mais de l’autre côté tu es une mère et une épouse. Et il faut essayer de concilier ces deux parties. Parce que nous les femmes, nous nous sentons coupables de devoir aller à la mine plusieurs jours. Nous y allons parce que c’est pour le travail, mais toujours en pensant aux enfants, à la maison, en se demandant s’ils se sont bien couchés, si mon mari est allé à leur pièce de théâtre à l’école […] ».

Nous observons donc que les discours véhiculés par l’industrie minière divergent des témoignages recueillis auprès des femmes qui travaillent au sein des projets miniers. Ces dernières, en plus d’être écartées des principaux bénéfices économiques générés par l’activité minière, ressentent une pression sociale et un sentiment de culpabilité lorsqu’elles laissent leurs enfants derrière elles une semaine sur deux. On est plutôt loin de l’émancipation des femmes évoquée dans les discours et le visuel mis de l’avant par l’industrie minière.

Conclusion : des inégalités de genre renforcées par le projet minier

En regardant de plus près la situation des femmes travaillant dans l’industrie minière et celle des militantes impliquées dans l’Assemblée opposée au mégaprojet, de même la situation qui prévaut au sein de la population locale dans son ensemble, nous observons que les effets induits par l’industrie minière sont vécus différemment par les hommes et par les femmes et que les retombées économiques et sociales sont inégalement distribuées. Si les inégalités engendrées par une mauvaise répartition des ressources se manifestent à différentes échelles, nous remarquons néanmoins que les femmes sont celles qui généralement subissent davantage les conséquences négatives de ces projets extractifs. Or, les différents paliers de gouvernement semblent avoir tout misé sur l’industrie minière tandis que les autres secteurs économiques ont perdu des appuis, ce qui laisse présager une accentuation des inégalités socioéconomiques et de genre dans les années à venir. D’autant plus qu’Andalgalá doit maintenant faire face à un nouveau mégaprojet minier, nommé « Agua Rica », qui menace de démarrer à quelques kilomètres du cœur du village…

 

Illustration par Florence Vincent

 


Notes

[1] Lamalice, Annie (2014). Extractivisme et développement inégal, le cas de l’industrie minière dans la province de Catamarca en Argentine. Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal.
[2] Lamalice, Annie et Klein, Juan Luis (2016). Efectos socioterritoriales de la mega minería y reacción social : el caso de Minera Alumbrera en la provincia de Catamarca, Argentina. Revista de geografía Norte Grande, (65), 155-177.
[3] Tous les extraits d’entrevue ont été traduits librement de l’espagnol.
[4] Canovas, Julie (2008). Nouveaux mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine. Des alternatives à un système globalisé? Paris, L’Harmattan.

Annie Lamalice

Annie Lamalice est candidate au doctorat en géographie sur la thématique de la souveraineté alimentaire chez les Inuits du Nunavik. Elle est également membre du Conseil du système alimentaire montréalais, au sein duquel elle défend le droit à l’alimentation pour toutes et tous. Son travail de maîtrise a porté sur le cas de la plus grande mine à ciel ouvert en Argentine, « Bajo la Alumbrera », particulièrement sur les effets d’un tel projet sur les femmes.