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Editatona : j’édite, donc j’existe

Editatona : j’édite, donc j’existe

Des milliers de personnes écrivent, approfondissent, corrigent et contribuent à l’amélioration de millions d’articles de façon désintéressée dans l’encyclopédie libre. Mais pour la majorité, ce sont des hommes. Les statistiques les plus récentes à ce sujet, qui datent de 2012, sont non seulement décourageantes, mais également inadmissibles dans une société en quête d’équité : les femmes ne représentent que 10 % des éditeurs et éditrices de Wikipédia. Autrement dit, pour dix wikipédistes, on ne compte qu’une seule femme.

Pourquoi devrions-nous nous en inquiéter? D’abord, de toutes les biographies disponibles en espagnol sur Wikipédia, à peine 16 % concernent des femmes et un grand nombre d’articles comportent des biais machistes ou sexistes. Par exemple, dans la biographie d’une femme, nous retrouverons généralement des informations sur une relation familiale ou amoureuse avec un homme, nous saurons quel est son état civil, si elle a des enfants, et même quelles sont ses mensurations et sa taille. Bref, ces chiffres montrent bien que la vision de la moitié de la population de la planète n’est pas représentée dans un site qui constitue la principale référence sur Internet.

Mais pourquoi compte-t-on aussi peu de femmes actives comme éditrices sur Wikipédia? Parmi les diverses raisons que nous avons pu trouver, notons que puisqu’il s’agit d’un projet réalisé à titre bénévole, la participation nécessite d’avoir du temps libre, ce que nous, les femmes, n’avons pas. Nous vivons dans une société qui impose des rôles de genre dans lesquels les femmes doivent avoir un emploi rémunéré ou étudier, et s’occuper du travail de soins, comme s’occuper de la maison et des enfants. Après une journée de travail, nous investissons notre temps pour consommer du contenu Web, pas pour le générer.

Une autre cause se trouve dans la relation entre l’information et l’utilisation des technologies de communication. Comme il s’agit d’un univers en grande partie déterminé par les opinions, idées et hypothèses des hommes, beaucoup de femmes manquent de confiance en elles quant aux technologies. Nous avons souvent peu de liens avec la technologie au quotidien, et l’on nous a répété que nous n’avons pas d’aptitudes à ce sujet. Ce n’est pas un hasard si les statistiques sur la présence des femmes dans les programmes d’études en génie et dans les domaines liés aux systèmes informatiques sont très similaires aux statistiques sur la présence des femmes dans Wikipédia. Au Mexique, 80 % des personnes étudiant pour avoir le titre d’ingénieur.e sont des hommes et en Argentine, une étude a démontré que les adolescentes estiment que les programmes ayant trait à l’informatique sont souvent destinés aux garçons. L’organisme états-unien Girls Who Code démontre que la situation est loin de s’améliorer et tend même à s’aggraver. Alors que 37 % des diplômé.e.s en sciences informatiques aux États-Unis en 1984 étaient des femmes, ce pourcentage a aujourd’hui diminué à environ 18 %. Ainsi, il est clair qu’une fille souhaitant œuvrer dans le domaine de l’Internet fera face à un monde d’hommes. Avec tout ce que cela implique.

Une dernière raison, non moins importante, est notre confiance en nous-mêmes. C’est dans un monde où les professions d’hommes et de femmes sont délimitées, où le langage rend invisible, où la science et la technologie se construisent avec des noms masculins et où l’on se fait dire d’« étudier dans un domaine pour les femmes » que nous entrons en contact avec des projets numériques – pas seulement Wikipédia – avec une attitude défensive quant à la manière dont sera reçu notre travail en tant que femmes. Si on nous traite ainsi dans la vraie vie dans ce à quoi nous contribuons, comment notre travail sera-t-il accueilli sur Wikipédia, où le message de bienvenue que nous recevrons pour nos actions proviendra certainement d’un homme?

Ce dernier point est le plus important. Jour après jour, nous sommes confrontées à des situations où nos opinions ne sont pas écoutées, mais plutôt ignorées et sous-estimées. Il est fort probable que nos apports sur Wikipédia fassent également l’objet d’un examen supplémentaire. Or, de nombreuses femmes ont tendance à se décourager lorsqu’il faut discuter, lancer une discussion et argumenter, à plus forte raison s’il faut débattre avec des hommes ayant des milliers d’articles et de révisions à leur actif dans le projet.

Editatonas au Mexique

En novembre 2014, quelques femmes actives au sein de la section mexicaine de Wikimedia se sont penchées sur la manière de changer cette réalité, en luttant contre certains des obstacles décrits précédemment. Nous avons ainsi pensé à un événement exclusif pour les femmes, où nous pourrions échanger et partager nos connaissances sur Wikipédia et discuter de nos lacunes – et, surtout, chercher à les résoudre en mettant en commun nos forces. Cet événement serait aussi l’occasion d’aborder des thèmes absents des événements mondiaux de Wikimedia organisés par des hommes.
Partout à travers le monde, nous sommes responsables par défaut des tâches liées aux soins des enfants et même des nièces, grands-parents, cousins et cousines. Comment permettre la participation de nos collègues qui souhaiteraient éditer des articles, mais qui ne peuvent le faire, car elles doivent s’occuper de leurs enfants? Nous avons pensé à cette fin à un service de garde. Quels sont les enjeux qui nous intéressent particulièrement en tant que femmes, en dehors de la programmation thématique définie par des hommes? Nous nous sommes mises à nous questionner les unes les autres, sans gêne ni peur des railleries advenant notre ignorance quant à tel ou tel sujet.

Nous en avons discuté avec nos collègues de SocialTIC, et peu à peu le projet a commencé à prendre forme. Nous avons invité les camarades d’Ímpetu, et décidé avec elles d’ajouter une composante féministe. Par la suite, nous nous sommes renseignées sur la discrimination positive et avons trouvé des arguments pour expliquer notre projet à une communauté un peu vexée et décontenancée, et d’autres organisations se sont jointes à l’initiative : Luchadoras, Mujeres Construyendo, Sandía Digital. Ensemble, nous avons mis sur pied Editatona. Certaines des camarades qui ont contribué à la construction du projet y sont présentes, d’autres pas entièrement.

La première édition d’Editatona a eu lieu en janvier 2015. La participation a dépassé nos attentes : plus de 84 femmes se sont inscrites à l’événement, qui avait lieu dans un espace prévu pour 30, soit à l’Institut de leadership Simone de Beauvoir. Nous avons réussi à y faire entrer 40 personnes, et là, serrées les unes contre les autres, nous avons édité des articles sur les féminismes.
Dans ces deux dernières années, les « editatonas » ont été déterminées à mener de l’avant un processus porté par des femmes du début à la fin. Nous sommes passées par diverses interrogations : Comment organiser un événement ou monter une bibliographie? Comment travailler en équipe? Nous avons cheminé pour résoudre nos incertitudes, qui ne concernaient pas uniquement Wikipédia. Et nous avons aussi constaté à quel point l’obstination est nécessaire pour aller au bout d’un projet.

De l’obstination? Oui. Depuis le début, nous savions que ce ne serait pas facile, à commencer par des choses simples, telles que changer le nom de Editatón (le marathon d’édition de Wikipédia, dont des éditions sont réalisées partout dans le monde) pour le féminiser. Nous pensions en effet (et cela s’est confirmé depuis) que nous pourrions ainsi nous approprier l’événement, et que de cette manière il serait clair que nos événements sont destinés exclusivement aux femmes. Expliquer ceci à la communauté n’a pas été facile, car le terme editatón lui-même était depuis peu en voie de se faire connaître. Nous n’en avons pas fait de cas, et nous avons décidé d’aller de l’avant avec ou sans l’appui de la communauté. « J’édite, donc j’existe » est notre slogan, et nous devions agir en accord avec nos principes. C’est ce que nous avons démontré en maintenant un espace non-mixte. Nous avons reçu beaucoup de critiques parce que nous ne permettions pas la participation des hommes. On nous a dit que l’on excluait, que l’on discriminait. Notre réponse a été catégorique: « Tu souhaites éditer? Participe à l’un des 30 événements où il n’y a pas de restrictions ». « Tu souhaites éditer sur le féminisme? Fais-le ailleurs! »

Il y a eu ensuite des problèmes « techniques » : on ne retrouve pas beaucoup de catégories définies pour des femmes sur Wikipédia. Par exemple, une physicienne entrera dans la catégorie « physiciens ». Généralement, les bibliographies sont également moins fournies pour les femmes. Pour un article sur un joueur de soccer, on retrouvera une multitude d’articles de journaux, d’entrevues, de documentaires, etc. Pour une joueuse, la proportion sera de beaucoup moindre. Un ou deux articles, et c’est tout. Cela complique grandement le travail d’édition, car les règles de Wikipédia exigent de s’assurer de la pertinence de l’encyclopédie; or, la meilleure manière de le faire est de consulter des références de sources fiables.

Nous avons ainsi appris que nous devions créer plus de sources. Que si nous ne trouvions pas de recension sur l’exposition d’une artiste, nous devions faire en sorte qu’il y en ait une. De nombreuses autres expériences ont suivi par la suite, chacune avec des enjeux nouveaux, mais toujours avec des solutions concrètes, parfois improvisées, et parfois controversées.
Nous avons aussi à cœur de proposer un modèle de réduction des disparités de genre sur Wikipédia né et élaboré en Amérique latine. Nous avons reçu beaucoup de conseils et lu beaucoup de documents provenant de camarades qui, après tout, connaissent autrement des situations plus privilégiées. Ces situations ne s’adaptent pas entièrement à ce que nous vivons. Editatona se développe face à des situations qui ne sont pas déterminées par les manières dont certains faits reçoivent plus d’attention du public international lorsqu’ils surviennent aux États-Unis ou en Europe.

La leçon la plus importante que nous avons tirée d’Editatona, c’est de savoir que nous pouvons mener à terme nos projets. Que l’audace, comme l’indique le cinquième principe de Wikipédia, est indispensable. Que les espaces féminins non-mixtes sont des espaces sécuritaires, fiables, amicaux. Et que les bonnes idées traversent les frontières : plus de 30 editatonas ont été organisées jusqu’à présent dans diverses villes : Aguascalientes, Chihuahua et Mexico D.F. au Mexique; de même qu’en Argentine, au Brésil, au Costa Rica, en Équateur, en Espagne, au Guatemala, au Nicaragua et en Uruguay.

À Editatona, nous n’avons pas la réponse à l’ensemble des problématiques liées aux espaces numériques comme le harcèlement, le peu de participation des femmes pour générer des contenus, etc. Il s’agit simplement d’une proposition que nous espérons voir croître et se consolider. Nous avons constaté un problème, et nous y avons fait face de façon collective et avec détermination.
Si tu souhaites te joindre à l’initiative, écris-nous! editatona@wikimedia.mx, twitter.com/editatona ou facebook.com/Editatona/

 

Traduction par Éva Mascolo-Fortin

Photo : « Je veux un Internet féministe », manifestation « Vivas nos queremos » contre les violences machistes au Mexique, avril 2016. Photographie de Luchadoras.org.

 

Ce texte a initialement été publié sur le site Internet de GenderIT : http://www.genderit.org/es/feminist-talk/edici-n-especial-editatona-edito-luego-existo

Carmen Alcazar

CARMEN ALCAZAR est féministe, politologue et wikipédiste. Elle est coordonnatrice du programme de réduction des écarts de genre à Wikimedia México.