Éditorial

On dit souvent que les chiffres sont parlants. Soit, mais il est facile d’oublier que derrière les statistiques se cachent des histoires humaines uniques, complexes. Laissons tout de même un instant parler les chiffres : le nombre de migrant.e.s est en hausse dans toutes les régions du monde, et a atteint 272 millions de personnes dans le monde en 2019. Les déplacements forcés à travers les frontières internationales continuent aussi à augmenter. Entre 2010 et 2017, le nombre de réfugié.e.s et de demandeur.e.s d’asile a augmenté d’environ 13 millions, soit près du quart de l’augmentation du nombre de migrant.e.s. Et il faut se rappeler que ce ne sont pas tous les déplacements forcés qui sont comptabilisés ici : échappent notamment au décompte les millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, de même que les millions de migrant.e.s forcé.e.s qui n’entrent pas dans la catégorie des réfugié.e.s, une situation décriée dans plusieurs articles du présent numéro.

Chacune de ces histoires de migration ou de déplacement forcé a ses causes particulières et ses conséquences singulières, intimes. Et en même temps, elles ont un dénominateur commun : l’injustice sociale produite par un système d’accumulation des richesses qui s’appuie sur l’usage de la force brute, brutale… qui s’exerce notamment – et de plus en plus – contre les migrant.e.s, ceux et celles-là mêmes qui tentent de fuir l’injustice.

Les accords passés entre les États-Unis et le Mexique en juin 2019, se démarquent à cet égard. Sous la menace de pressions économiques, le gouvernement de López Obrador a accepté d’envoyer 6000 effectifs de la Garde nationale à la frontière avec le Guatemala, le point d’entrée du plus grand nombre de migrants en provenance d’Amérique centrale.

Plus au sud, des « accords migratoires » passés en juillet 2019 entre les États-Unis et les gouvernements soumis du Guatemala et du Honduras (encore une fois sous la menace de sanctions douanières), imposent de nouvelles mesures pour détenir le flux migratoire en direction des États-Unis. Ces accords incluent ironiquement la déclaration du Guatemala et du Honduras comme « tiers pays sûrs » : selon cette logique, les migrant.e.s originaires du Salvador, par exemple, trouveraient au Guatemala ou au Honduras suffisamment de sécurité pour y demander l’asile, alors que ces pays sont ceux qui expulsent le plus de leur propre population vers le Nord.

Dans les deux cas, il s’agit finalement de construire des barrages pour contenir et bloquer les personnes migrantes loin des États-Unis et du Canada. Triomphe de la perversion politique qui considère la migration comme un risque à la sécurité nationale plutôt que de l’envisager comme une question de droits humains fondamentaux.

Les textes de cette édition mettent en lumière l’arbitraire et la violence des frontières. Ils nous invitent aussi à examiner notre responsabilité collective ici, au Canada, dans les migrations forcées, c’est-à-dire la façon dont nos politiques étrangères et économiques, de même que les agissements des entreprises canadiennes, contribuent à générer ou à perpétuer les mécanismes d’appauvrissement, de pillage, de corruption et de violence qui ont conduit aux exodes massifs des dernières années.

Mais tout n’est pas perdu. Au cours de la dernière année, nous avons vu des exemples extraordinaires d’humanité et de solidarité. Les personnes migrantes qui ont fait partie des caravanes ayant traversé le Guatemala et le Mexique ont témoigné d’innombrables actes de bonté et de soutien de la part de personnes, de familles et d’organisations sociales et religieuses tout au long du chemin, sans l’appui desquelles elles n’auraient pas survécu au froid, à la faim et à l’immobilité. De même, les textes que nous vous présentons ici sont autant d’appels à renouveler et réinventer nos solidarités.

Depuis près de 40 ans, nous consignons entre les pages de Caminando témoignages et réflexions : nous avons dénoncé des dictatures, rendu compte d’exils et de processus de paix, documenté l’instauration de mégaprojets, le pillage de territoires, les violations des droits humains. Et aujourd’hui, nous poursuivons notre travail d’analyse et d’appel à l’action. Nous sommes encore là, en chemin, au côté des personnes, des communautés et des peuples qui se soulèvent, qui cherchent, qui souffrent, qui exigent et qui proposent. Qui ne se résignent pas.

Alexi Utrera
Félix Molina
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FÉLIX MOLINA est journaliste, fondateur de l’Association de médias communautaires du Honduras (Asociación de Medios Comunitarios de Honduras, AMCH), survivant de deux attaques à main armée le 2 mai 2016 à Tegucigalpa, la capitale du Honduras, conséquence de son travail critique et indépendant dans un des pays les plus dangereux au monde pour les travailleurs et travailleuses de la presse. Il a reçu le Prix Chavking a la Integridad Periodística Iberoamericana en 2012 pour avoir dirigé l’émission de radio Resistencias suite au coup d’État de 2009 et est actuellement reconnu comme personne protégée au Canada selon le Statut de l’Office du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugié.e.s.

Joëlle Gauvin-Racine
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Joëlle Gauvin-Racine a grandi à Québec, où elle a étudié en anthropologie. Sa trajectoire a été marquée par son implication dans des luttes écologistes et par des séjours au Mexique, où elle a côtoyé des communautés autochtones en résistance dont la dignité et la vision du monde l’ont grandement inspirée. Depuis cinq ans, elle vit et crée sur une terre dans la région de L’Islet. En 2018, elle a été finaliste du prix de poésie Geneviève-Amyot.