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Entre la vie et la forêt, des femmes en lutte

Entre la vie et la forêt, des femmes en lutte

Depuis plus de 30 ans, la localité de San Isidro Aloapam, de la région de Sierra Juarez, dans l’État de Oaxaca au Mexique, est le site d’une histoire d’invasion et de saccage menée par l’industrie forestière. La petite communauté de San Isidro Aloapam mène une courageuse lutte de résistance pour défendre sa terre, sa communauté et sa vie. Au cœur de ce mouvement se trouve une femme inspirante, Yolanda Pérez Cruz, dont il sera question dans cet article. Yolanda est membre du Conseil autochtone populaire de Oaxaca « Ricardo Flores Magón » (CIPO-RFM)[1] au sein duquel elle s’est engagée pour la défense des droits humains et des droits de la Terre Mère.

L’histoire du conflit forestier

San Isidro Aloapam est une petite localité zapotèque, située à environ 90 kilomètres de la ville de Oaxaca au Mexique. L’exploitation forestière a commencé en 1963, lorsque le gouvernement fédéral a attribué à l’usine de papier Tuxtepec (FAPATUX) une concession pour l’exploitation de 32 000 mètres cubes de bois par année, pour une durée de 25 ans. L’arrivée de la compagnie dans la région a soulevé, vers la fin des années 70 jusqu’aux années 80, un fort mouvement d’opposition au sein de la population de San Isidro Aloapam qui manifestèrent leur indignation face au déboisement sans mesure réalisé par l’entreprise. Suite à cela et avec l’aide des peuples « mancomunados »[2] de la Sierra Juarez, la compagnie est expulsée du territoire, grâce à un recours légal contre le renouvellement de la concession.

L’exploitation forestière a toutefois été reprise par une entreprise communale menée par San Isidro Aloapam et San Miguel Aloapam[3], mais des conflits ont éclaté entre les deux communautés et l’entreprise est restée aux mains des autorités de San Miguel Aloapam. La situation s’est alors envenimée, confrontant deux visions de la forêt : d’un côté la forêt comme une ressource à exploiter et de l’autre la forêt comme un milieu de vie. « Si la forêt s’épuise, nous n’aurons plus d’eau, ni de faune. Ce sont nos grands-parents qui nous l’ont laissée et nous la laisserons à nos enfants » affirme Pablo Lopez Alavés, de la communauté San Isidro Aloapam[4].

L’entreprise forestière communale a voulu exploiter les arbres centenaires de la forêt encore vierge de San Isidro Aloapam. La communauté a refusé catégoriquement et n’a accepté aucune négociation. Appuyée par le CIPO-RFM, la résistance pour la protection de la forêt a ainsi commencé, avec des manifestations, des blocages de routes et des recours légaux. Malgré cela, avec l’appui de diverses instances gouvernementales, telles que la CONAFOR, la SERMANAT, la PROFEPA[5], les autorités de San Miguel d’allégeance priiste[6] ont commencé la déforestation. Les actes de répression et d’intimidation envers les habitant.e.s opposé.e.s à l’exploitation forestière se sont multipliés, avec le soutien du gouvernement.

Yolanda Pérez Cruz, défenseure de la vie

Yolanda Pérez Cruz est originaire de la communauté zapotèque de San Isidro Aloapam. Elle a commencé à s’impliquer dans le conflit forestier dans les années 90, avec son conjoint Pablo Lopez Alavés – un des acteurs importants du mouvement de défense de la forêt – avec leurs familles ainsi que d’autres membres de sa communauté très actifs dans la défense du territoire et de la Terre Mère.

Au tout début, Yolanda ne participait pas aux assemblées puisque ce rôle était traditionnellement réservé aux hommes, mais elle était présente aux manifestations et aux blocages de routes. Cette situation a changé lorsque la communauté a rejoint le CIPO-RFM. Yolanda a ainsi commencé à prendre part aux réunions du CIPO-RFM qui encourageait la participation des femmes lors des assemblées.

En 2002, Yolanda a été témoin d’une forte répression subie par un groupe de femmes qui défendaient leur terre : deux femmes enceintes ont perdu leurs bébés et une femme est décédée. À partir de ce moment, l’engagement des femmes dans la lutte s’est renforcé. Il n’était plus uniquement question de la défense de la forêt, mais également d’exigence de justice pour les actes de répression qu’elles avaient subis en 2002.

En 2010, suite à des années de répression menée par des groupes paramilitaires payés par la compagnie forestière pour intimider et faire taire la communauté de San Isidro Aloapam, le mari de Yolanda, Pablo Lopez Alavés, a été arrêté (il est toujours détenu à ce jour), avec d’autres personnes clés du mouvement. La lutte de Yolanda Pérez Cruz a alors commencé à prendre un autre sens. Suite à cette arrestation, elle a décidé de sortir de sa communauté pour s’approcher de la ville de Oaxaca et du centre pénitencier où son conjoint est emprisonné afin de faire davantage pression sur les autorités et pour mieux lutter pour la libération de son mari et pour la défense de son territoire. Sa langue maternelle étant le zapotèque, Yolanda ne parlait alors pas encore l’espagnol et elle n’avait pas de famille hors de sa communauté, hormis les compagnons du CIPO-RFM qui l’ont aidée à s’établir dans la ville d’Etla. Petit à petit, elle a appris l’espagnol et a fait le suivi du cas de son mari, accompagnée d’avocats et du CIPO-RFM, continuant ainsi la lutte pour la défense de la forêt et rendant visible la situation de San Isidro Aloapam auprès des organisations sociales et environnementales.

Yolanda ne se reconnaissait pas elle-même comme étant une défenseure des droits humains, mais au fur et à mesure qu’elle s’est engagée dans la lutte pour la libération de son mari, elle a pris conscience qu’elle a toujours été impliquée depuis les premiers instants du mouvement pour la défense de leur territoire. Son rôle dans cette lutte, qui était en quelque sorte éclipsé par le leadership de son mari, est maintenant visible et met en lumière le rôle central des femmes au sein de sa communauté ainsi que d’autres communautés organisées contre des projets de « développement » extractivistes.

Pour elle, ainsi que pour plusieurs femmes se trouvant dans des situations où leur milieu de vie est menacé, la lutte pour la défense de la vie et du bien commun n’est pas un choix. C’est une urgence et une responsabilité. « La Terre Mère nous donne tout : l’eau, la nourriture, le bois, tout… il est normal de lutter pour elle, sinon, comment va-t-on faire ? Tu ne te battrais pas pour ta mère ? »[7]

La lutte aujourd’hui

Depuis l’arrestation de son mari, Yolanda est constamment victime d’actes d’intimidation et elle reçoit souvent des menaces de la part d’habitants de San Miguel Aloapam. Elle a également été suivie par des inconnus à plusieurs reprises en sortant de ses visites au centre pénitencier. En juin 2015, l’avocat de son mari Pablo Lopez Alavés a reçu une lettre contenant des menaces de mort. Un mois plus tard, deux des animaux de Yolanda ont été tués. Il s’agissait de la deuxième fois déjà qu’on s’attaquait ou qu’on volait ses animaux. Au cours des derniers mois, plusieurs rumeurs se sont répandues affirmant que son fils, Lucio Lopez, de retour des États-Unis, serait kidnappé et tué. Yolanda vit dans la peur de voir les menaces qu’elle et sa famille reçoivent se réaliser.
Face à ces événements, des mesures de protection ont été exigées à l’État afin d’assurer la protection physique et psychologique de Yolanda. Cependant, ces mesures sont insuffisantes et ne sont pas respectées, l’État ne semble pas prendre au sérieux sa situation. Elle est continuellement harcelée, en tant que femme, mais aussi en tant qu’autochtone militante. Sa santé physique et psychologique est fortement affectée par les menaces constantes, mais surtout par la disparition imminente de la forêt de San Isidro Aloapam, sa communauté.

Actuellement, la communauté de San Miguel Aloapam, soutenue par des groupes paramilitaires, continue l’exploitation forestière. Dû à la perte de sources de subsistances diversifiées, elle ne pratique plus l’agriculture de subsistance, l’unique activité économique envisagée est l’exploitation de la forêt de manière intensive. Ceci a eu un impact direct sur les sources d’eau douce, considérées comme sacrées, en plus de nuire aux ressources forestières nécessaires aux usages de la vie quotidienne de la communauté de San Isidro Aloapam. La situation est maintenant plus difficile, car une partie de la forêt de San Isidro s’est épuisée. Il ne reste plus qu’une partie, encore vierge, celle que San Miguel Aloapam veut actuellement exploiter.

Territoires meurtris

La communauté de San Isidro Aloapam a pu constater que les impacts de l’exploitation forestière ont touché et touchent plus particulièrement les femmes. Le premier acte de répression, en 2002, n’était qu’une des manifestations des impacts que peut avoir un projet extractif sur les femmes. Le changement dans leur environnement a des conséquences directes sur leur manière de vivre et la présence de personnes étrangères dans la communauté, liées au commerce forestier, met en péril leur sécurité et leur libre-circulation sur leur territoire.

Depuis les événements de 2002, les risques et les impacts sont en constante augmentation pour toutes les femmes de la communauté. Suite à plusieurs arrestations d’hommes de la communauté, les femmes restent seules, tout comme Yolanda. La présence des talamontes[8] dans la forêt a fait en sorte que les femmes ont cessé d’y aller par peur de représailles. Aujourd’hui, même les hommes ont peur d’y aller seuls.

Le cas de San Isidro Aloapam et de Yolanda Pérez Cruz illustre bien la façon dont la protestation sociale contre les projets extractifs est criminalisée au Mexique, mais aussi dans plusieurs pays d’Amérique latine. Le modèle extractif, de plus en plus agressif, criminalise la protestation et l’opposition de façon évidente. Face aux mégaprojets de développement, des communautés entières sont déplacées car elles ne peuvent plus vivre de leurs activités économiques traditionnelles qui sont directement reliées à leur environnement. Des personnes sont portées disparues, agressées et assassinées quotidiennement. Ce modèle de développement laisse également d’énormes impacts sociaux, détruisant le tissu social des communautés, les divisant et les tournant les uns contre les autres, comme dans le cas de San Isidro et de San Miguel Aloapam, ainsi que des nombreuses violations de droits humains, comme le droit à un environnement sain, le droit à la terre, le droit à l’autodétermination, le droit à l’opposition, le droit à l’eau, le droit à l’information, le droit au travail digne et le droit à la vie, parmi d’autres. Le climat d’impunité permet que ces violations se répètent à travers le pays, avec la complicité des forces policières, des autorités des différents niveaux de gouvernement et des compagnies qui occupent des territoires sans aucune forme de respect pour la population qui y vit[9]. Dans un contexte où 30% du territoire mexicain est sous concession minière et où de nombreuses localités font face à une recrudescence de mégaprojets de développement, l’histoire de San Isidro Aloapam en est une qui se répète partout dans le pays[10].

La pression venant des États pour favoriser les investissements étrangers à travers des mégaprojets menace l’équilibre des écosystèmes et des communautés y vivant. Les luttes des femmes comme Yolanda doivent être rendues visibles, car elles représentent de véritables piliers de la résistance. Le cas de Yolanda est un symbole de la lutte de milliers de femmes qui se battent dans l’ombre contre la violation de leurs droits, l’invasion et la destruction de leur territoire.

Le Consejo Indígena Popular de Oaxaca – Ricardo Flores Magón (CIPO-RFM) est une organisation qui a vu le jour en 1997 à Oaxaca, au Mexique, inspirée par le soulèvement zapatiste de 1994. L’organisation est le fruit de l’alliance entre des communautés autochtones et non autochtones pour faire face à la répression de ceux et celles qui luttaient pour de meilleures conditions de vie, pour défendre leurs droits et protéger l’environnement. Le CIPO représente actuellement 11 communautés de la région. Leurs principaux objectifs sont de : promouvoir l’organisation libertaire des peuples et des travailleurs et travailleuses ; diffuser, promouvoir, former et défendre de façon organisée les droits humains de la population en général et plus particulièrement, des peuples autochtones, des femmes, des personnes handicapées, des enfants et des migrant.e.s ; appuyer et accompagner les communautés, les organisations et les individus qui luttent pour la reconstitution et la libre-association des peuples ; encourager le développement intégral des peuples ; revaloriser la cosmovision et les formes de coexistence, d’organisation, de travail, de production, de science et toutes les expressions culturelles de leurs communautés ; documenter, analyser et diffuser les luttes sociales locales, régionales, nationales et internationales ; défendre et promouvoir la protection des écosystèmes et des ressources naturelles ; construire des alternatives économiques communautaires à travers l’action directe afin de les convertir en contre-pouvoirs et freiner la militarisation, la répression et toute forme d’autoritarisme pour construire une société où l’autogestion, l’auto-organisation et l’appui mutuel sont la base.

 


Notes

[1] Consejo indígena popular de Oaxaca-RFM
[2] Les « Pueblos mancomunados » désignent l’union formée par plusieurs peuples de la Sierra Juarez.
[3] En 1947, San Isidro Aloapam a été intégrée à l’agence municipale de San Miguel Aloapam, qui constitue un noyau administratif qui dépend de la municipalité.
[4] Extrait d’une lettre écrite par Pablo Lopes Alavés
[5] Commission nationale forestière (Comisión nacional forestal), Secrétariat de l’environnement et des ressources naturelles (Secretaría del medio ambiente y de recursos naturales), Bureau du procureur de protection de l’environnement (Procuraduria Federal de Proteccion al Ambiente)
[6] Personnes affiliées au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir de 1928 à 2000 et de 2012 à aujourd’hui.
[7] Conversation entre Yolanda Pérez et Nadja Palomo.
[8] Ceux qui coupent les arbres
[9] No tenemos miedo – Defensores del derecho a la tierra: atacados por enfrentarse al desarrollo desenfrenado. El observatorio para la Protección de los defensores de Derechos Humanos. Rapport annuel 2014.
[10] Mining Watch et Coalition pour la surveillance internationale des libertés civiles (CSILC). Dans l’intérêt national? Criminalisation des défenseurs des terres et de l’environnement dans les Amériques, en ligne : http://www.miningwatch.ca/sites/www.miningwatch.ca/files/inthenationalinterest_summary_20sep2015_eng.pdf

Nadja Palomo

Nadja Palomo est militante et biologiste avec une maîtrise en géographie humaine. Elle est membre et collaboratrice du CDHAL depuis 2009. Elle s’intéresse aux enjeux socio-environnementaux des projets extractifs chez les communautés rurales et autochtones et aux problématiques de violation de droits humains qui en découlent, ainsi qu’au bien-être socio-environnemental et la justice sociale en Amérique latine.

Amelia Orellana

Amelia Orellana est traductrice espagnol-français et possède également une formation en études hispaniques ainsi qu’en action communautaire. Elle assume actuellement la responsabilité de l’équipe des actions urgentes et est adjointe à la coordination du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL).