Exil

J’appelle les montagnes
Avec un cri viscéral
Je leur demande de la compassion.

Ces énormes hauteurs, elles savent comment on convoquait les désignés
Les uns après les autres pour les anéantir…
Détruire leurs rêves la forteresse de leur loyauté…

On les a emmené fumée noir couloirs sans fin
Leurs plaintes transformés en échos
Ont été imprimés
dans des journaux des revues.

Certains sont partis bagages de cuir usé
Vêtements ternes, hivernaux
Inlassablement en file
Ils ont attendu dans les aéroports du monde
jusqu’à se convertir en tumulte.

Leurs corps ont commencé à sentir l’exil
Juifs, espagnols, peuples divers
Senteur des colis oubliés…
«empanadas» périmées
pleurs d’enfants abandonnés.

Moi aussi, j’ai été imprégnée de cette détresse.
Des étrangers m’ont demandé mon nom
J’en ai presque oublié la musique à force de l’épeler.

J’ai complété des documents interminables
Interrogé mes enfants
Les ai priés d’attendre en silence
En bas de l’escalier en ciment.

« Un petit autobus viendra vous chercher »
« N’oubliez pas vos cahiers »
Je n’ai pas eu le temps
De passer la main dans leurs cheveux.

Ils ont pleuré, m’ont supplié
M’ont demandé de retourner
Dans l’autre maison, la nôtre.
Je leur ai enseigné à être forts
à serrer les poings…

« Si quelqu’un vous parle, ne répondez pas »
« Si quelqu’un vous agresse, défendez-vous »
Accès interdit.

Aspasia Worlitsky

Aspasia Worlitsky a été contrainte de quitter le Chili, suite au coup d’État de 1973. Elle a été professeure de langues et d’expression dramatique pendant 30 ans dans divers collèges du Québec. Elle est aussi poète et comédienne. Elle est auteure du livre de poèmes «¿Adónde vas madre? « publié aux Editions Alondras à Montréal, 2007.


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