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Femmes autochtones leaders de la défense des droits humains face aux mégaprojets en Amérique latine

Le 3 mars 2016, la nouvelle de l’assassinat de Berta Cáceres a provoqué la consternation au Honduras et dans plusieurs autres pays, bien au-delà des frontières de l’Amérique latine. Berta Cáceres, leader autochtone lenca et défenseure des droits humains, était cofondatrice et coordonnatrice générale du Conseil civique d’organisations populaires et autochtone du Honduras (Consejo Cívico de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras, COPINH). Cet événement tragique a contribué à accroître la visibilité du travail important de Berta Cáceres pour la défense des droits humains, ainsi qu’à exposer la situation de précarité et les violences auxquelles elle a dû faire face.

Ces dernières années, la dégradation de la situation des défenseur.e.s des droits humains (DDH) sur le continent américain a eu des répercussions significatives pour celles et ceux qui se dressent pour contrer les abus associés aux mégaprojets. Un grand nombre de ces personnes sont des femmes, et elles sont souvent autochtones, afrodescendantes ou paysannes.

La gravité de la situation que doivent affronter ces défenseur.e.s exige une amélioration du soutien, de la collaboration et de la protection qui leur sont offerts. Pour ce faire, il est cependant indispensable de mieux comprendre leur expérience de leadership dans la défense des droits humains face aux mégaprojets. Le présent article, qui comporte trois parties, se veut une contribution dans ce sens.

La première partie présente le contexte général dans lequel travaillent les DDH en Amérique latine et les violences auxquelles ils et elles font face. La seconde expose le contexte de relations de pouvoir asymétriques et défavorables dans lequel s’inscrivent l’expérience de leadership et les luttes menées des défenseures autochtones. Enfin, la troisième énonce quelques idées en guise de conclusion.

Avant de poursuivre, il est important de préciser que les défenseur.e.s des droits humains (DDH) sont des personnes qui, individuellement ou collectivement, œuvrent à dénoncer les violations des droits humains et à organiser des actions visant à arrêter ces violations de même qu’à promouvoir la pleine jouissance de ces droits. Les DDH sont défini.e.s par ce qu’ils et elles font, et non par un statut particulier (par exemple, s’ils et elles reçoivent une rémunération ou font partie d’un organisme). Leurs actions s’inscrivent dans l’exercice du « droit à défendre les droits humains », droit reconnu dans l’article 1 de la Déclaration sur les défenseurs des droits humains, adoptée il y a 20 ans par l’Organisation des Nations unies (ONU) [1]. S’agissant d’un droit en tant que tel, il existe à cet égard des obligations spécifiques pour les États et des responsabilités pour les acteurs non étatiques, incluant les entreprises.

Contexte général : une situation urgente

D’après des données publiées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, trois assassinats de DDH sur quatre comptabilisés en 2016 ont eu lieu dans les Amériques [2]. En 2017, on a dénombré 312 assassinats de DDH dans le monde, dont 67 % ont été commis dans le contexte de mégaprojets; plusieurs des personnes assassinées étaient des autochtones et/ou des femmes [3]. L’année précédente, sur les 200 assassinats de personnes défenseures du territoire et des ressources naturelles, 60 % ont eu lieu en Amérique latine; 40 % des meurtres ont été perpétrés contre des autochtones et 10 % contre des femmes [4]. Au cours des années antérieures, les chiffres étaient légèrement moins élevés, mais tout aussi alarmants.

Malheureusement, les assassinats ne sont qu’une des nombreuses formes d’attaques contre les DDH. Ils et elles subissent également des menaces, des violences sexuelles, de la criminalisation, de la diffamation, la destruction de leurs cultures agricoles, etc. Entre 2015 et 2017, on a dénombré plus de mille cas d’attaques envers des femmes et des hommes qui défendaient les droits humains contre des abus commis par des entreprises : 66 % ont eu lieu en Amérique latine et 58 % étaient dirigés contre des autochtones; 39 % de ces agressions ont eu lieu dans le contexte de projets liés au secteur minier; 19 % étaient associées au secteur des énergies renouvelables et 18 % à celui de l’agro-industrie. Les types d’attaques les plus fréquents ont été les assassinats (28 %), la criminalisation (28 %) et les menaces de mort (25 %) [5].

Lorsque la personne défenseure est une femme autochtone, on observe que les agressions sont accentuées. Berta Cáceres, par exemple, a été continuellement intimidée; elle a été criminalisée, menacée de mort et de viol. Au cours des semaines précédant son assassinat, elle a déposé 33 plaintes au Bureau du procureur du Honduras (Ministerio Público de Honduras) pour les menaces les plus récentes qu’elle avait reçues, mais aucune n’a fait l’objet d’une enquête.

L’expérience spécifique des femmes défenseures face aux mégaprojets

Dans ce panorama alarmant, l’expérience des femmes qui exercent un leadership dans la défense des droits humains face aux abus causés par les mégaprojets est aussi définie par qui elles sont et par ce qu’elles font, ainsi que par les dynamiques qui caractérisent le contexte dans lequel elles mènent leurs actions. Ce sont des femmes autochtones, des leaders et des défenseures de communautés marginalisées qui, dans leurs actions, affrontent de puissants adversaires et font face à une violence extrême. Ces défenseures autochtones ont pourtant remporté des victoires personnelles et collectives très importantes, mais souvent à un prix élevé pour elles-mêmes, leurs familles et leurs organisations. C’est l’ensemble de ce contexte qu’il faut comprendre afin de leur offrir une protection, une collaboration et un appui qui soient adéquats et efficaces.

Voici quelques éléments à considérer pour mieux comprendre la situation :

Il y a en Amérique latine 670 peuples autochtones reconnus. Plus de 500 ans de discrimination et de pillage de leurs ressources ont fait d’eux le secteur le plus marginalisé de la société. De plus, la survie physique et culturelle des communautés autochtones est gravement compromise par l’arrivée des mégaprojets sur leurs territoires. Les actions des femmes leaders autochtones pour la défense des droits humains sont donc cruciales, non seulement pour freiner les abus d’aujourd’hui, mais également pour éviter leurs conséquences sur les générations futures. Ces femmes ont conscience « d’être les défenseures d’aujourd’hui et les ancêtres des générations à venir » [6].

La croissance économique de plusieurs pays d’Amérique latine est assujettie aux mégaprojets. Il n’existe pas de seuil particulier pour définir un mégaprojet; la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) considère, d’une part, son ampleur ou sa dimension et, d’autre part, l’impact humain et social du projet, en tenant compte de la situation particulière des populations autochtones ou tribales affectées [7]. Ces projets peuvent inclure des mines, des infrastructures, des parcs éoliens, des barrages hydroélectriques, etc. En dénonçant les abus causés par les mégaprojets, les femmes autochtones défenseures des droits humains affrontent donc les acteurs les plus puissants au monde : les États-Unis, les entreprises, le crime organisé, les leaders machistes, pour ne nommer que ceux-là.

La défense des droits humains par des leaders autochtones s’exerce dans un contexte d’une violence extrême qui peut prendre de multiples formes, qui parfois s’entrecroisent et s’additionnent les unes aux autres. Elles incluent, entre autres, la violence contextuelle générale (homicides, féminicides, militarisation, etc.), les inégalités, la corruption, l’impunité, les représailles et la répression des défenseur.e.s des droits humains qui va en augmentant en Amérique latine.

Les obstacles, les discriminations et les violences que doivent affronter les femmes à la tête des luttes pour défendre les droits humains sont nombreux et affectent plusieurs aspects de leur vie. Malgré la visibilité croissante des femmes, il est courant que les États et les entreprises cherchent encore à négocier avec des leaders masculins. Ainsi, l’exclusion des femmes autochtones des instances décisionnelles continue de prévaloir. Bien que les rôles joués par les femmes leaders soient fondamentaux dans l’organisation des luttes de leurs communautés contre les abus des mégaprojets, il arrive souvent qu’elles ne soient pas reconnues, soutenues ou valorisées. Elles sont aussi fréquemment critiquées et dénigrées, parce qu’elles ne respectent pas les rôles traditionnels assignés aux femmes et parce qu’elles sont autochtones.

Malgré ces contextes défavorables et ces relations de pouvoir inégales et désavantageuses, les défenseures remportent de nombreuses victoires en matière de droits humains. Berta Cáceres, par exemple, a été reconnue comme « la militante qui a forcé la main à la Banque mondiale et à la Chine » [8], après que ces acteurs économiques se soient retirés du projet hydroélectrique Agua Zarca sur le territoire lenca, reconnaissant le caractère conflictuel de celui-ci [9]. Les victoires obtenues par Berta Cáceres et d’autres femmes leaders dans des cas similaires incluent également : la création d’organisations militantes, leur impact sur les décisions des entreprises et les politiques de l’État, de même que la transformation positive de la réalité de leurs communautés. Il faut reconnaitre les succès de ces défenseures des droits pour comprendre leur expérience dans son intégralité et tirer des leçons de leurs réussites afin de pouvoir les multiplier.

Des idées en guise de conclusion

Comme l’a dit Berta Cáceres en de nombreuses occasions, la lutte des femmes autochtones qui sont à la tête de la défense des droits humains face aux abus des mégaprojets en est une « contre le système raciste, capitaliste et patriarcal » [10]. Il est fondamental – particulièrement pour celles et ceux qui se sentent appelé.e.s à agir en tant qu’allié.e.s de ces défenseures – de prendre en compte la complexité de cette lutte, et de considérer tant leurs expériences de succès que leurs expériences de violence et de discrimination. Cette compréhension est essentielle pour aborder la situation de ces femmes d’une manière plus efficace et ainsi pouvoir contribuer à l’améliorer.

Les agressions contre les leaders autochtones en réponse à leurs actions pour la défense des droits humains sont des manifestations de relations et d’engrenages de pouvoir, ainsi que de collusion entre les pouvoirs étatiques et non étatiques, légaux et illégaux. Mieux comprendre l’expérience des femmes défenseures des droits humains, en tant que victimes de violences mais aussi en tant que leaders dans un contexte où elles font face aux acteurs les plus puissants du monde, est impératif.

 

Traduction par Emma Saffar

 


Notes

[1] Declaración sobre las Defensoras y los Defensores de los Derechos Humanos, ONU. [Entrée en vigueur : 9 décembre 1998], en ligne : https://www.ohchr.org/sp/issues/srhrdefenders/pages/declaration.aspx
[2] Oficina de la ONU para los Derechos Humanos y Comisión Interamericana de Derechos Humanos (2017). La Oficina de la ONU para los Derechos Humanos y Comisión Interamericana de Derechos Humanos lanzan un plan de acciones conjuntas para contribuir a la protección de las personas defensoras de derechos humanos en las Américas, 26 octobre 2017, en ligne : http://www.ohchr.org/SP/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=22301&LangID=S
[3] Front Line Defenders (2017). Annual Report on Human Rights Defenders At Risk in 2017, en ligne : https://www.frontlinedefenders.org/en/resource-publication/annual-report-human-rights-defenders-risk-2017
[4] Global Witness (2017). Defenders of the Earth : Global killings of land and environmental defenders in 2016, 13 juillet 2017, en ligne : https://www.globalwitness.org/en/campaigns/environmental-activists/defenders-earth/
[5] Business & Human Rights Resource Center (2018). Attacks on defenders in the area of business and human rights : 2016 vs. 2017, février 2018, en ligne : https://www.business-humanrights.org/en/key-findings-from-the-database-of-attacks-on-human-rights-defenders-feb-2017
[6] Notes de terrain.
[7] Commission interaméricaine des droits humains (2015). Pueblos indígenas, comunidades afrodescendientes y recursos naturales: protección de derechos humanos en el contexto de actividades de extracción, explotación y desarrollo, 31 décembre, en ligne : http://www.oas.org/es/cidh/informes/pdfs/IndustriasExtractivas2016.pdf
[8] BBC Mundo (2016). « Honduras: matan a Berta Cáceres, la activista que le torció la mano al Banco Mundial y a China », 3 mars, en ligne : http://www.bbc.com/mundo/noticias/2015/04/150423_honduras_berta_caceres_am#orb-banner
[9] Sinohydro Group (2013). Response to report by Rights Action about alleged violence & intimidation against Lenca indigenous communities related to the constructions of Agua Zarca dam, Honduras, 25 novembre, en ligne : https://www.business-humanrights.org/it/node/77673
[10] Berta Caceres acceptance speech (2015) Goldman Prize ceremony, en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=AR1kwx8b0ms

Nancy R. Tapias Torrado

Nancy R. Tapias Torrado est une avocate colombienne spécialisée en droits. Elle vit actuellement à Montréal, où elle effectue le travail de terrain pour son doctorat en sociologie avec l’Université d’Oxford, en Angleterre. Sa recherche porte sur les victoires des femmes autochtones à la tête des luttes pour la défense des droits humains face aux abus des mégaprojets en Amérique latine, qui font face à une violence extrême.