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« Guatemala, tu fleuriras » : Développements et défis autour des mobilisations contre la corruption au Guatemala

Depuis le mois d’avril 2015, le Guatemala – pays du printemps éternel – connait d’importantes mobilisations citoyennes comme réaction aux annonces d’enquêtes pour corruption impliquant de nombreux dirigeants politiques. Ces événements ont lieu dans un contexte de sous-financement des institutions publiques (particulièrement criant dans le domaine de la santé où les hôpitaux souffrent d’une pénurie de médicaments et du retard dans le paiement des salaires des employé.e.s), de scandales environnementaux[1], ainsi que d’un niveau aigu et généralisé de violence et de criminalité à travers le pays, et notamment dans la capitale.

Scandales de corruption impliquant des hauts dirigeants du gouvernement

En mars, des journalistes enquêtant sur un cas de corruption impliquant le maire de Mazatenango furent trouvés criblés de balles dans un parc du département de Suchitepéquez. Peu de temps après, en avril, après avoir enquêté pendant plus de 8 mois, la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) et le Ministère public (Procureur général) mirent au jour un réseau de corruption détournant la perception d’impôts douaniers et impliquant la participation de la vice-présidente, Roxana Baldetti, et plus directement de son secrétaire privé, Juan Carlos Monzón. À la mi-avril, lorsque la CICIG fit l’annonce de 40 cas de corruption impliquant l’Autorité fiscale, Baldetti et Monzón se trouvaient en voyage en Corée du Sud, ce qui vint mettre de l’huile sur le feu de la colère sociale. Après 5 mois de fuite face à la justice, Monzón s’est présenté au tribunal le 5 octobre.

Des mobilisations citoyennes historiques

Face à ces faits préoccupants, des citoyen.ne.s organisèrent un piquetage quotidien près du Palais national pendant 2 semaines auquel participèrent une centaine de personnes. Il coïncida aussi avec un campement du Comité paysan de l’altiplano (CCDA) situé à quelques mètres. Cette séparation physique, bien que petite, mit en évidence la vieille déconnection entre les mouvements sociaux urbains et ruraux.

Suite à l’escalade de nouvelles allégations de corruption, une manifestation spontanée eut lieu le 25 avril sous la bannière #RenunciaYa (#DémissionneMaintenant) à laquelle participèrent plus de 30 000 personnes au Parc central pour exiger le départ de la vice-présidente et du président, Otto Pérez Molina. Cet événement – bien représentatif du haut-le-cœur généralisé par rapport à la corruption et au contexte d’impunité entourant les politiciens guatémaltèques – réunit des secteurs de la société guatémaltèque très variés (voire même opposés), incluant des étudiant.e.s de l’Université publique San Carlos, des gens provenant de zones favorisées de la capitale, des familles de couches plus populaires et des représentant.e.s du milieu paysan. Y était aussi Ricardo Méndez Ruiz de la Fondation contre le terrorisme, reconnu pour ses positions d’extrême-droite, négationnistes du génocide et à l’encontre des organisations de défense des droits humains. Des groupes plus activistes étaient bien sûr aussi présents. Ce premier rassemblement ne donna la tribune à aucune organisation : il s’agissait plutôt de donner une voix aux citoyens et citoyennes, qui entonnèrent des bruits avec des sifflets et des cris. Nombreux furent ceux et celles qui s’armèrent de pancartes aux messages divers contre la corruption.

Bien qu’il y eut au tout début certaines rumeurs d’incitation à la violence par des groupes armés obscurs, rappelant le conflit interne armé ayant sévi au pays de 1960 à 1996, toutes les manifestations ayant eu lieu à la capitale sont demeurées pacifiques, quoique surveillées par la présence discrète mais continue des forces de l’ordre et de drônes. Cependant, c’est dans les départements que la persécution de leaders de mouvements sociaux fut à la hausse, comme nous l’a mentionné l’Unité de défense des défenseurs et défenseures du Guatemala (UDEFEGUA).

L’explosion de l’individualité à l’intérieur de l’espace collectif

À partir de ces premières manifestations, d’autres suivirent sur une base régulière à chaque samedi, parfois nocturnes, parsemées d’événements ponctuels. Celle du 16 mai fut particulièrement importante, où près de 60 000 personnes se présentèrent au Parc central, en dépit de fortes averses de pluie. Il convient de préciser que la convocation aux rassemblements s’est effectuée principalement par le biais des médias sociaux et les messages – marqués de hashtags[2] – s’adaptèrent facilement aux changements amenés par l’actualité et les développements dans les travaux de la CICIG. Surtout lors des premiers rassemblements, certain.e.s chantèrent l’hymne national, d’autres organisèrent des moments de prières collectives. Des groupes musicaux offrirent des prestations de différents styles, et parfois jusqu’à tard dans la nuit, rajoutant à l’allégresse de l’indignation collective et brisant avec la peur. Par ailleurs, plusieurs manifestant.e.s décrièrent le silence de certains médias de communication et les accusèrent d’être complices avec les principaux partis politiques.

Une présence qui s’est bien démarquée parmi les manifestations fut celle de la génération post-conflit, dont plusieurs portèrent fièrement le message « Vous avez touché à la mauvaise génération »[3] ou encore « ils nous ont tant volé qu’ils nous ont volé la peur ». Les mobilisations revêtirent un caractère nettement pluriel. Au-delà de la question de la corruption et de l’impunité qui ont fait l’objet d’un consensus national de rejet, plusieurs ont aussi mis de l’avant leurs propres luttes. Par exemple, des groupes exigeaient justice pour les crimes de génocide et contre les militaires, des féministes scandaient « notre corps, notre territoire »; d’autres demandaient l’approbation de la Loi sur le développement rural intégral ou encore l’annulation des permis d’exploitation minière. Le cri de ralliement contre la corruption et l’impunité et pour la démission du président a permis de rassembler des gens aux griefs variés mais partageant la même préoccupation. Aussi, le partage de l’espace a permis une certaine pénétration des messages entre les différents groupes et individus, ce qui a contribué auprès des personnes réunies contre la corruption à un éveil de conscience à d’autres luttes sociales plus locales, comme celle de La Puya contre un projet minier à proximité de la capitale.

Parmi les principaux messages globaux émanant des mobilisations citoyennes, notons le report des élections (prévues le 6 septembre), l’appel au vote nul et une méfiance envers les partis politiques actuels. Plusieurs moyens artistiques ont été mis de l’avant pour transmettre ces messages. Une campagne de « re-peinture » citoyenne a été menée dans différents endroits, remplaçant les affiches publicitaires des partis par des dessins d’arbres, de papillons ou de mains d’enfants, par exemple. Aussi, de nombreuses manifestations se sont terminées dans la nuit par des concerts d’artistes locaux, certains de renommée nationale, afin d’inviter les plus jeunes générations à développer une conscience politique et à intégrer les manifestations anti-corruption.

D’autre part, plus de 70 organisations créèrent le 28 avril l’Assemblée sociale et populaire pour canaliser la position des secteurs paysans, autochtones, de femmes, d’étudiant.e.s, de droits humains, face au contexte de corruption. En plus d’appuyer les demandes d’enquêtes exhaustives sur les dirigeants politiques et de réforme de la Loi sur les élections et les partis politiques, l’Assemblée dénonça la criminalisation et la répression comme réponse de l’État aux demandes sociales. Dans sa deuxième déclaration, le 2 juin, l’Assemblée exigea la dépuration et la non-réélection des députés actuels et appela aussi à la création d’une assemblée nationale constituante pour édifier les bases d’une « profonde transformation du système économique, social et politique ». Par la suite, des rencontres régionales se sont tenues pour poursuivre le travail de réflexion et de positionnement politique de l’Assemblée.

Tombent les têtes : le gouvernement du Parti patriota en chute libre

Le 6 mai, malgré de très fortes réticences, le président du pays s’est vu obliger par la pression internationale – spécialement de l’ambassadeur des États-Unis – de prolonger le mandat de la CICIG pour 2 ans.

Le 8 mai, peu de temps après le début des manifestations exigeant le départ de Baldetti, le président Otto Pérez Molina annonça la démission de sa vice-présidente. Le soir même, des milliers de personnes se réunirent spontanément au Parc central pour allumer des feux d’artifice afin de célébrer cette première démission. Plus tard, des enquêtes contre la vice-présidente pour faire la lumière sur son enrichissement illicite menèrent à la confiscation de plusieurs propriétés de la famille Baldetti.

Dans les semaines ultérieures, d’autres démissions et destitutions suivirent : le ministre de l’Énergie et des Mines, Érick Archila; le ministre d’État, Mauricio López Bonilla; la ministre de l’Environnement, Michelle Martinez; le récent successeur d’Archila, Edwin Rodas; le vice-ministre de la Sécurité, Edi Juárez; ainsi que le secrétaire général à la présidence. Ces départs faisaient suite à des signalements pour corruption ou irrégularités, entre autres, par rapport au cas de la « formule magique » du lac Amatitlán. Le président lui-même démissionna le 3 septembre suite à des allégations pour corruption émises par la CICIG et le MP.

La structure politique sous la loupe des manifestant.e.s et de la justice

En plus de rejeter en bloc la corruption et d’exiger la démission du président, le mouvement citoyen a mis de l’avant d’autres exigences, dont la mise en vigueur immédiate de la réforme de la Loi électorale et la dépuration de l’Organisme judiciaire, où de nombreux juges possèdent d’importants liens avec les partis Patriote et LIDER.

Par ailleurs, alors que le gouvernement du président se désagrégeait, les enquêtes de la CICIG et du Ministère public se poursuivaient et signalaient les manquements de députés de différents partis.

Le parti Libertad Democrática Renovada (LIDER), principal parti d’opposition étant pressenti de gagner les prochaines élections, fut la cible de critiques virulentes de la part des manifestant.e.s qui l’accusèrent de vouloir tirer profit des mo-bilisations lorsqu’elles étaient à leurs balbutiements. Plus tard, en juillet, la CICIG émit des signalements contre le candidat à la vice-présidence du LIDER, compromettant ainsi la candidature du parti aux élections. Le chef de ce dernier, Manuel Baldizon, entreprit une croisade contre l’institution appuyée par les Nations Unies, et surtout son directeur, le Colombien Ivan Velasquez, en convoquant une marche contre la CICIG et portant une plainte à l’Organisation des États américains. Cette réaction a été largement critiquée par la population guatémaltèque.

La réforme électorale : demandes appuyées par différents secteurs, mais pour des motifs divergents

La demande pour réformer la Loi électorale et sur les partis politiques est active depuis plus de 15 ans. Parmi les articles à réformer proposés par le Tribunal suprême électoral (TSE) au Congrès, soulevons : 1) permettre le vote à l’étranger[4]; 2) augmenter le nombre d’adhésions aux partis politiques requis à leur mise en candidature aux élections; 3) améliorer la fiscalisation et reddition de comptes des partis politiques. Le 6 août, le TSE décriait que le projet de réforme avait été largement modifié par les membres du congrès, au point d’en vider tout son sens.

Les élections 2015 : des résultats qui rendent perplexe

Le résultat de ces élections fut complexe. Au premier tour des élections, c’est Jimmy Morales du Front de convergence national (FCN) qui sortit vainqueur avec 24% des votes. Le LIDER perdit le vote populaire pour arriver presqu’ex-aequo avec la candidate de l’Union nationale de l’espoir (UNE), Sandra Torres. Ceci constitua un important changement dans la politique guatémaltèque, voulant que le perdant des élections précédentes remporte l’élection suivante (le toca). Face à cette déconfiture Baldizon, le candidat du LIDER à la présidence, démissionna du parti le 14 septembre. Par ailleurs, il y eut réélection à 61% des députés. La répartition de la députation va comme suit : 44 Lider, 36 UNE, 18 Todos, 17 PP et uniquement 11 pour le FCN. Au deuxième tour pour choisir la présidence, c’est Jimmy Morales de FCN qui remporta le vote populaire avec 67%.

En résumé, voici la situation : le Guatemala a rejeté la vieille politique – représentée par les chefs des principaux partis (Lider, Patriote et UNE), en favorisant Jimmy Morales, un nouveau venu sur la scène politique et connu nationalement pour être comédien. En dépit de ce vote, les politiciens seront largement les mêmes. Par ailleurs, le parti de « Jimmy » fut créé par des anciens militaires, ce qui soulève de nombreux doutes sur la portée réelle de changement que le prochain gouvernement amènera.

Questionnements et défis pour les mobilisations citoyennes

La forte participation aux élections et les résultats en ayant découlé ont rendu perplexes plusieurs secteurs de la société civile et on pourrait se questionner à plusieurs niveaux sur le succès des stratégies et des discours convoyés par les mobilisations.

Il a été critiqué que les mobilisations se soient largement concentrées à la capitale (bien que quelques rassemblements aient été organisés dans certains départements du Guatemala) et que la population vivant loin du grand centre reste très majoritairement déconnectée du mouvement d’indignation et de ses préoccupations. Quelle peut donc être la portée à l’extérieur de la capitale de ce mouvement visant la transformation du pays? Les différences entre la capitale et les départements sont-elles trop grandes pour permettre leur articulation et la construction de ponts entre les régions sociogéographiques?

Le modèle politique a été fortement mis en cause par les manifestant.e.s, de même que par de nombreuses institutions nationales et internationales. Pourtant, dans une société hautement inégalitaire comme la société guatémaltèque, qui connaît à la fois une bonne croissance économique et une pauvreté grandissante, c’est le modèle économique qui doit être critiqué et transformé. Les inégalités économiques sont le reflet des inégalités de pouvoir, lesquelles sont aussi le produit du système juridique coopté par de puissants intérêts historiques, économiques, politiques, militaires – tous confondus. Nul ne doute que l’élection de juges par la Commission de postulation fut le fruit de trafics d’influences.

Par ailleurs, le résultat des élections amène son lot de questions. Aucune candidature aux élections 2015 ne se présentait comme une véritable option à une sortie de crise. Maintenant que les élections ont eu lieu, le mouvement citoyen et l’Assemblée sociale et populaire pourront-ils réagir adéquatement et avec vigueur au nouveau gouvernement? Seront-ils en mesure de bâtir une pression sociale suffisante pour amener les transformations nécessaires à la société guatémaltèque? Jimmy Morales sera-t-il ouvert et en mesure de répondre aux aspirations citoyennes?
Dans le même ordre d’idées, est-ce que le travail de la CICIG et du MP se limitera à une cinquantaine de personnes liées aux partis politiques ou s’attaquera-t-il aussi aux acteurs corporatifs impliqués dans ces structures de corruption? Quelle sera la délimitation temporelle de leurs enquêtes? S’intéresseront-elles aussi aux députés passés ou récemment élus? Avec le nouveau gouvernement, est-ce que ces institutions auront encore le vent dans les voiles pour poursuivre leur travail contre la corruption et l’impunité au sein des structures politiques guatémaltèques?
Suivre la situation politique du Guatemala à www.paqg.org // https://nomada.gt // www.cmiguate.org

 

* Cet article est une version remaniée d’articles ayant paru dans la revue Relations (octobre 2015) et sur le site du Groupe de recherche sur les espaces publics et les innovations politiques.

 

Photo : Luis Soto, 2015

 


Notes

[1] Notons l’octroi en février d’un contrat de 23M$ à une entreprise israélienne pour décontaminer le lac Amatitlán à l’aide d’une « formule magique »; ou encore en juin, la contamination de la rivière La Pasión au Petén par une compagnie de palme africaine, provoquant la mort des poissons et des impacts socio-économiques pour les communautés de pêcheurs de la région.
[2] Mentionnons notamment #estoapenasempieza, #justiciaya, #reformaya.
[3] « Se metieron con la generación equivocada ».
[4] Les envois de fonds provenant de Guatémaltèques vivant à l’étranger représentent entre 5 et 8 milliards de dollars annuels. A titre de comparaison, le produit intérieur brut du pays en 2014 était de 58 milliards.

Marie-Dominik Langlois

Marie-Dominik Langlois est candidate à la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal, étudiante membre du Groupe de recherche sur les espaces publics et innovations politiques et anciennement coordonnatrice pendant 8 ans auprès de différentes organisations de solidarité internationale en Amérique latine.