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Honduras : Corps et territoires en résistance

Honduras : Corps et territoires en résistance

Textes par Jackie McVicar
Photographies par Luis Bockner

En février 2018, l’écrivaine militante Jackie McVicar et le photographe Louis Bockner se sont rendus au Honduras pour documenter les récits des résistant.e.s au gouvernement de Juan Orlando Hernandez, qui a pris le pouvoir de manière frauduleuse, et la crise « postélectorale » à laquelle le pays est confronté. Près de 40 personnes ont été assassinées entre le moment des élections, en novembre 2017 et la prise de pouvoir deux mois plus tard. Jusqu’à présent, un seul cas a été traité par les autorités. Il a mené à la capture d’un officier de police, accusé du meurtre d’un jeune de seize ans, tué par balles sur le chemin de l’église.

Les propos de la cinquantaine de personnes interrogées par Jackie et Louis, des habitant.e.s du Nord et de l’Ouest pour la plupart, mettent bien en évidence que la crise qui a suivi ces élections n’est qu’une partie d’une situation dramatique en réalité bien plus vaste et remontant au moins au coup d’État de 2009.

Chaque jour, des centaines de Hondurien.ne.s affecté.e.s par les politiques néolibérales décrétées pour satisfaire les intérêts du Canada et d’autres pays, des politiques qui mettent en danger leur vie et leurs moyens de subsistance, se voient obligé.e.s de fuir cette crise. Ils et elles sont prêt.e.s à prendre des risques importants pour émigrer et demander l’asile, convaincu.e.s qu’au Honduras, il n’y a aucun avenir pour eux, pour elles.

Les visionnaires, les organisateurs et organisatrices des communautés, les leaders interviewé.e.s font courageusement partie de la résistance, mais se trouvent à devoir choisir entre leurs luttes et leur survie.

Leurs corps, leurs territoires sont attaqués.

Voici cinq portraits tirés de ces rencontres. Portraits de cinq femmes : portraits de résistance, de détermination farouche et de courage incompréhensible dans un système où il n’y a pas de place pour elles.

Albertina López Melgar
Planes, Terrena Blanca

« Nous, les communautés d’ici, on s’organise pour défendre nos ressources naturelles », dit Albertina López Melgar, membre du Mouvement élargi pour la justice et la dignité (Movimiento Amplio para la Justicia y la Dignidad, MADJ). « Dans cette expérience, on a eu beaucoup de joie et beaucoup de peine. On a vécu de tout. C’est ce qu’on a choisi, de défendre notre territoire pour ne pas que l’eau soit contaminée ».

Albertina et d’autres membres de sa communauté du secteur de Pajuiles ont érigé, il y a plus d’un an et demi, le « Campement digne pour l’eau et la vie » afin de lutter contre l’implantation d’un projet hydroélectrique dans la cordillère Nombre de Dios et sur la rivière Mezapa. Plus de vingt personnes de la communauté ont encouru des poursuites criminelles et un plus grand nombre encore ont été réprimées par les forces de l’ordre de l’État hondurien, qui répondait ainsi aux intérêts de la compagnie Hydrocep et de son propriétaire, Jason Hawit. D’autres ont été séquestré.e.s et assassiné.e.s, des actes qui n’ont fait l’objet d’aucune enquête ou condamnation. Albertina elle-même, à six mois de grossesse, a été violemment arrêtée par la police. Elle a été détenue pendant seize heures, jusqu’à ce que ses avocats puissent la faire libérer. Les résistant.e.s ont réussi, avec l’aide du MAJD, à mettre en place des recours légaux pour freiner le projet, mais le promoteur bénéficie du soutien de l’État et fait tout son possible pour le mener à terme.

« Dans notre pays, les institutions ne représentent pas le peuple, elles représentent les intérêts économiques des grandes entreprises qui ne nous apportent aucun développement. Elles apportent le développement économique à un petit groupe seulement. Nous, on a juste droit à la destruction ».

Même dans ces conditions, Albertina et le reste du Campement digne continuent la lutte.

« C’est une très belle expérience grâce aux communautés, à leur unité. De voir comment, quand on sonne l’alarme, quand on appelle à l’aide, les gens viennent… les gens sont là. Attentifs. Alertes. Parce qu’on est conscientisé.e.s et bien décidé.e.s à lutter pour notre territoire ».

 

Gloria Orellana
Agua Blanca Sur

« La seule chose qu’il nous reste, c’est de lutter, lutter, lutter. Il faut que ce soit constant. Parce qu’une bataille qu’on ne livre pas est une bataille que l’on perd ».
Pour Gloria Orellana, la crise actuelle au Honduras a beaucoup à voir avec le coup d’État de 2009.

« Avec ce qui s’est passé en 2009, nous avons compris que nous avons été dépossédé.e.s de notre souveraineté, de ce territoire qui nous appartient. On est venu violenter nos droits, mais nous restons là. Nous luttons pour que nos droits soient respectés ».

Gloria s’implique activement dans le mouvement social; elle parle de sa participation à la lutte pour la réforme agraire, la souveraineté routière, l’accès à l’eau, à l’éducation et à un système de santé publique. Toutes ces luttes lui ont valu, ainsi qu’à d’autres militantes, de nombreuses agressions de la part de la police militaire.

« Il faut se rappeler que nous nous battons contre un système. Un système patriarcal qui ne profite qu’aux riches ».

« Nous continuons à avancer, parce que nous savons que maintenant, avec les élections postcoup d’État, ce gouvernement en place, lui, il ne se préoccupe pas des biens communs ni du peuple. Ce qui nous convient à nous, les citoyen.ne.s, ça ne lui va pas du tout à lui ». Le gouvernement de Juan Orlando Hernandez est revenu au pouvoir fin janvier 2018 à la suite d’un processus électoral marqué par les illégalités, la fraude et la violence d’État. Comme il l’avait déjà fait après le coup d’État de 2009, le Canada a reconnu et appuyé les résultats contestés des élections. Il donne ainsi à ce gouvernement brutal toute la légitimité pour maintenir son pouvoir par des institutions qui provoquent de l’insécurité et des politiques répressives qui transforment les résistants et les résistantes en délinquant.e.s ou en cibles de la violence. « Quand nous revendiquons nos droits, quand nous réclamons ce que le gouvernement nous doit, la seule chose qu’il nous donne, c’est la répression et la mort. C’est ça qu’il nous donne ».

 

María Carmela Caballeros
Azacualpa

« J’ai des frères là-bas et je suis pas d’accord qu’on les chasse de là ». María Carmela Caballeros parle rapidement, avec conviction. « Il y a mes beaux-parents, mes beaux-frères, et nous, on ne veut pas qu’ils soient obligés de partir ».

La mine à ciel ouvert San Andrés appartient à la compagnie Aura Minerals, dont le siège social se situe à Toronto. L’entreprise a acquis la mine en août 2009, quelques semaines après le coup d’État perpétré par les militaires qui a chassé Mel Zelaya du pouvoir. La compagnie a donc commencé à agrandir l’exploitation en pleine période d’agitation sociale et politique. Aujourd’hui, la seule chose qui fasse obstacle à l’expansion continue de Aura Minerals, expansion qui verrait toute la communauté d’Azacualpa déplacée et relocalisée, est un petit cimetière juché au sommet d’une colline remplie d’or.

« Cette colline, nous voulons la défendre, les morts comme les vivants ».

Selon le rapport 2016 de la Loi sur les mesures de transparence du secteur extractif (Ley de Medidas de Transparencia del Sector Extractivo, ESTMA), Aura Minerals a versé au gouvernement hondurien une somme de 2,48 millions de dollars US, montant correspondant à la « taxe de sécurité » de 2 %, que les entreprises doivent payer en vertu de la Loi sur les mines adoptée en 2013. La taxe de sécurité sert à financer l’entraînement et l’armement des forces de sécurité honduriennes, qui mènent depuis le coup d’État de 2009 des actes de violence dictés par l’État. Le Canada a joué un rôle important dans l’élaboration de la Loi minière hondurienne qui a imposé cette taxe.

Le Canada a aussi fourni un appui diplomatique et politique à la compagnie Aura Minerals pendant des années, comme il l’avait fait pour les anciens propriétaires de la mine. En 2016, Aura Minerals s’est enregistrée aux îles vierges britanniques et n’est donc plus considérée comme une entreprise canadienne. S’installer offshore ou vendre une mine après avoir été impliqué dans de graves violations des droits humains est une tactique communément employée par les minières canadiennes pour échapper aux procédures judiciaires ou aux sanctions économiques qui pourraient être prises contre elles.

 

Dilma Consuelo Soto
Tribu Francisco du peuple Tolupan, Département Yoro

« Nous défendons notre territoire parce que les terres ont été accaparées par les propriétaires terriens. Nous défendons la forêt parce que les entreprises continuent d’exploiter la nature ».

Consuelo et sa communauté autochtone sont entrées en 2002 dans la lutte pour la protection de leurs terres, leurs arbres et leurs eaux. En 2013, ses camarades Ricardo Soto Funez, María Enriqueta Matute et Armando Funez ont été assassiné.e.s par des mercenaires à la solde d’une minière de la région. En 2015, Luis de Reyes Marcía, le mari de Consuelo, a été assassiné par balles en réponse à son militantisme. Aujourd’hui, Consuelo continue de faire face à de très graves dangers à cause de son opposition ouvertement affichée.

« Il y a tellement d’entreprises qui occupent notre territoire. Nous, les Autochtones, nous sommes abandonné.e.s par le gouvernement. Le gouvernement ignore le peuple tolupan, notre peuple ».

Dilma Consuelo raconte les maladies qui accablent les enfants, le manque de soins de santé – il y a bien un centre médical, mais il n’est pas toujours ouvert, ce qui met en danger la vie des malades – à cause du peu d’importance que l’État accorde à leur communauté. « Je suis indignée ».

« Nous autres, les femmes, avons commencé à nous organiser à cause de toute la destruction que nous voyons. Nous manifestons pacifiquement et nous le faisons par amour pour le peuple ».

 

Karen García
Durugubuti – San Juan Tela

« Nous sommes contre l’injustice, et c’est ce que nous vivons aujourd’hui dans notre pays », dit Karen García, coordonnatrice de l’organisation Espoir de la femme garifuna et membre de l’Organisation noire fraternelle hondurienne (Organización Fraternal Negra Hondureña, OFRANEH).

Les communautés garifunas [1] de la côte nord du Honduras subissent des violences ancrées dans le racisme systémique. À Durugubuti (connu sous le nom de San Juan Tela), elles ont été expulsées successivement par les entreprises bananières, puis celles d’agrocombustibles comme Palma Africana et, aujourd’hui, par les compagnies de tourisme, pour la plupart canadiennes, qui veulent s’installer sur leurs territoires ancestraux.

« Dans la majorité des communautés garifunas, nos camarades sont persécutés. Parfois par les militaires, parfois par des propriétaires terriens, toujours à cause de la problématique liée à nos terres. Notre ennemi, chaque fois, c’est l’État. Parce que c’est lui qui octroie à d’autres les terres des Garifunas, nos terres ».

En mars 1937, un massacre à Durugubuti a fait 19 mort.e.s parmi la communauté garifuna. Les maisons ont été pillées et les femmes et les jeunes filles violées. L’attaque était organisée par le parti national. La justice n’a jamais été complètement rendue, et cette violence d’État se perpétue aujourd’hui à travers des politiques économiques, par exemple les Zones d’emploi et de développement économique (ZEDE), mieux connues sous le nom de « cités modèles », qui menacent de déplacer les communautés garifunas.

« Ces entreprises viennent de partout et nous portent énormément préjudice à nous, les Garifunas, parce que leurs affaires les amènent à s’installer en bord de mer ».

Randy Jorgenson, un Canadien qui a fait fortune grâce à ses magasins de vidéos pornographiques, est l’un des plus féroces promoteurs de la violence quand il s’agit de voler les territoires garifunas pour développer des projets touristiques. Au fil des années, il a usé de chantage, de menaces, d’actions judiciaires arbitraires, tout ça pour vendre la côte nord du Honduras aux retraités canadiens.
« Nous devons rester solidaires les unes des autres ».

 

Traduction par Caroline Hugny

 


Notes

[1] Peuple des Caraïbes, les Garifunas sont issu.e.s du métissage, dans l’île Saint-Vincent, entre des esclaves africain.e.s en fuite et les Autochtones calliponas; ils furent déportés sur la côte centraméricaine à la fin du XVIIIe siècle. [ndlr]

Jackie McVicar
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Jackie McVicar accompagne et relate depuis plus de dix ans les luttes des défenseur.e.s des terres, des peuples autochtones et des mouvements sociaux pour les droits humains en Amérique centrale.

Louis Bockner

Journaliste, photographe et cinéaste canadien, Louis Bockner a travaillé étroitement avec de nombreuses publications et organisations environnementales. Il est jardinier, pêcheur et un grand amoureux de la nature, passion qu’il aime partager avec ses quatre nièces.