Journal d’une observatrice

Voici un extrait du journal qu’a écrit une participante aux Brigades civiles d’observation (BriCOs), lors d’une première expérience d’observation qu’elle a réalisée au Chiapas en 2015. Nous nous retrouvons ici au troisième jour de son séjour de deux semaines qu’elle a passé en compagnie de zapatistes tseltales.

Vendredi 23 octobre

D’habitude on dit : « C’est fou comme le temps passe vite! ». Aujourd’hui, moi je dis : « C’est étonnant comme le temps ne passe pas vite… ». On se lave, on se fait à manger, on fait la sieste, une courte promenade, les heures passent lentement, lentement. Ça me donne l’occasion, cependant, de tout observer : la végétation, les oiseaux, les insectes, les hommes. Les cinq nouveaux compas qui sont arrivés hier ont dormi sur le plancher de la terrasse, pour profiter de la fraîcheur des tuiles. En après-midi, il en arrive sept autres. Puis, encore d’autres vers seize heures trente. Ils sont de corvée pour nettoyer le terrain du balneario, c’est-à-dire couper l’herbe et les broussailles à la machette. Ils se démènent dans une chaleur étouffante. […]

[…] Nous sommes allés voir Lisa pour avoir des tortillas. Il n’y en pas de prêtes parce que l’électricité n’est pas encore revenue. Elle a un moulin électrique et un moulin manuel qu’elle ne peut manipuler, étant donné sa grossesse avancée. Elle est assise sous un auvent avec son mari et ses enfants. Ils égrènent du maïs à l’aide d’une lame de fer. Luis et Flor aussi participent à la tâche. Le maïs moins beau, celui qui est brun ou noir, est jeté dans une brouette, il servira pour les volailles. Rodolfo possède une scie à chaine de douze kilos, avec une lame assez longue pour abattre les arbres énormes qui poussent tout autour. Ils ont des ruches aussi, pour le miel. Leur chat est attaché sur la réserve d’épis de maïs et dort. Je crois que c’est pour l’habituer à veiller sur le maïs qui attire la vermine.

Une chaloupe fait traverser la rivière aux gens des environs. Sur l’autre rive, des enfants se baignent nus dans l’eau brune et s’amusent comme de petits rois. Il y a des oiseaux de toutes les tailles dans les arbres géants qui poussent sur le terrain. Un gros oiseau brun-noir, avec des plumes jaunes sur sa longue queue, lance des « couroucoucous, couroucoucous » et autres sons qui nous sortent de notre torpeur. C’est chaud, humide, je suis collante et j’ai hâte que la rivière devienne plus claire pour me baigner.

Ernesto se fait couper les cheveux par Fernando et Miguel. Il est assis sur la terrasse et les deux, avec application et un grand sourire, lui font un « coco » à l’aide d’un rasoir, un « Gilette » comme ils disent, et des ciseaux. […] Heureusement, l’électricité est revenue. Pour le dîner, j’ai cuisiné sur le feu extérieur une soupe aux lentilles qui, à l’origine, devait être une sauce pour un spaghetti. Les nouilles sont allées rejoindre les lentilles dans le chaudron. Avec trois petits piments séchés, achetés au marché de San Cristobal, le tout était très bon, mais ne manquait pas d’ajouter de la chaleur à notre état.

L’endroit est rempli d’hommes, dix-neuf. Quatre d’entre eux s’en retournent vers la fin de l’après-midi. Nous passons la soirée avec les autres. Il manque de chaises. Un homme, du nom de Lucas, parle aux autres longuement et semble leur expliquer quelque chose de grave, en tseltal. Nous ne comprenons pas. Ernesto demande à Pierre : « Bixchi a wotan? » et traduit aussitôt en espagnol : « ¿Qué dice tu corazón? », c’est-à-dire : « Qu’est-ce que dit ton cœur? ». Pierre lui dit qu’il sent qu’il se passe quelque chose d’important. Ernesto acquiesce de la tête, mais n’en dit pas plus. Puis, Lucas les nomme tous et nous devinons qu’il leur donne des tours de garde. Ça discute encore un peu. Il vient nous voir et nous demande de les accompagner le lendemain matin à cinq heures, pendant qu’ils vont débroussailler les abords du chemin. Il explique qu’ils ont été informés que des priistes (partisans du PRI, le parti au pouvoir) vont venir nettoyer le terrain, pour manifester leur refus de reconnaître les droits de propriété des zapatistes sur le balneario. Les compas veulent partir et commencer tôt pour les prendre de vitesse. C’est d’accord, nous les accompagnerons. Pierre est songeur… Lucas lui demande à son tour : « ¿Qué dice tu corazón? ». Quelle gentillesse. Tout à coup, l’électricité est encore interrompue, à la même heure toujours. À la lumière de la chandelle, nous faisons nos préparatifs et nous nous couchons en ne sachant pas trop à quoi nous attendre pour le lendemain. […]

Samedi 24 octobre

Comme deux bons soldats, nous sommes levés à cinq heures. Mais rien ne bouge ou presque. […] Sur le plancher, étendus et enroulés comme des momies dans leur couverture, les compas dorment tous encore. On se recouche et on attend en somnolant. À six heures trente, on vient nous chercher et on part aussitôt jusqu’à la limite du territoire, en haut de la route. Les hommes marchent vite, ils sont treize, ils ont tous leur machette. Personne n’a déjeuné. Il fait encore à moitié noir, la lumière apparaît peu à peu, c’est très beau et je ne peux m’empêcher de prendre des photos. Arrivés en haut de la côte, les compas se mettent aussitôt à couper l’herbe et les broussailles des deux côtés du chemin, ils sont rapides et efficaces. Avec mon bâton, j’éloigne les branches qui sont tombées sur l’asphalte. Puis, des priistes commencent à arriver, seuls ou en petits groupes. Les compas continuent leur travail. Il arrive de plus en plus d’hommes, j’en compte trente-sept au total. Ils ne se regardent pas. Les priistes commencent alors à nettoyer le chemin et le terrain à leur tour. L’ambiance est tendue. Des deux côtés, chacun aiguise sa machette. Un des priistes s’empare d’une bouteille d’eau qu’un compa avait laissée en vue sur le bord du chemin, il la lance au loin violemment. C’est toute une atmosphère, mais curieusement je ne suis pas inquiète. Je sens les compas calmes, en contrôle et entraînés à bien réagir dans ce genre de situation. Ils sont disciplinés et agissent d’un seul bloc. Je les admire. Après un certain temps, Lucas vient nous voir et nous dit qu’on va tous s’en retourner, que c’est mieux ainsi parce qu’ils sont trop nombreux. Il nous demande de rester en petits groupes, de ne pas les regarder ni les provoquer. Nous nous en retournons donc en passant devant une haie d’honneur de priistes assis de chaque côté du pont, sur le garde-fou, en train d’aiguiser leur machette. Malgré leur air intimidant, tout se passe bien.

Aussitôt revenu à la maison, chaque compa va se couper un long bâton qu’il aiguise à l’une des extrémités avec sa machette. Les plus jeunes font le guet tout autour de l’établissement. Les plus vieux, rejoints par Rodolfo, tiennent un conciliabule. Tout le monde parle et tout à coup, le consensus se fait. Rodolfo vient nous voir et nous demande de faire nos sacs à dos au cas où il y devrait y avoir une évacuation d’urgence. Nous devons donc vider notre chambre et tout ranger dans nos sacs que deux jeunes compas vont porter à la maison de Rodolfo. Je ne sais trop quoi penser, je ne souhaite pas que notre séjour prenne fin si abruptement. Nous prenons un dîner froid, notre dernier avocat et nos dernières tomates, du thon et des tortillas de frijoles qu’Ernesto nous a offertes. Soudain, les compas prennent chacun leur bâton et courent vers la rivière. Que se passe-t-il? Où est tout le monde? Il ne reste que Fernando avec nous. Une demi-heure plus tard, ils reviennent tous et Ernesto nous informe que les priistes sont partis : « Se marcharon los cabrones ». Vont-ils revenir? Ernesto dit qu’ils ont un plan, mais qu’on ne le connaît pas… Au bout d’un moment, les hommes repartent nettoyer le terrain, plus détendus et en bavardant entre eux. On nous explique que le balneario appartient au caracol depuis 2008, mais que les priistes du village d’Agua Santa ne l’acceptent pas. Ils essaient de récupérer le territoire pour profiter d’un développement touristique, comme à Agua Azul. Les compas tiennent à garder le terrain parce que la terre y est bonne pour la culture.

Nous pouvons aller chercher nos sacs à dos, Pierre y va, accompagné de Pedro […]. Les hommes sont de retour de leur corvée. Lucas me dit que l’entrée d’eau a été coupée à la machette, pour que je le note dans notre rapport. Il explique que les dernières semaines, il n’y avait pas d’observateurs-trices et que c’est peut-être la raison pour laquelle les priistes reviennent en force. L’électricité, qui avait encore été coupée hier, revient vers dix-huit heures.

Ernesto et ses quatre compagnons vont se baigner à la rivière et reviennent de bonne humeur. Ernesto nous montre des cailloux qu’il a trouvés dans l’eau, il y en a un en forme de cœur. […] Il est tout heureux de ses trouvailles. Nous soupons d’une soupe de maïs et de tortillas. C’est difficile de faire du feu, le bois est humide, les allumettes aussi. […]

Je sens que nous nous rapprochons un peu plus chaque jour, malgré la barrière de la langue qui nous maintient dans deux mondes parallèles. Je m’imprègne de plus en plus de cette atmosphère de gentillesse, de douceur et de respect. Les compas vivent entre eux unis comme dans une famille heureuse. Ernesto est comme le père, Manuel le grand-père, tranquille et calme, les plus jeunes, enjoués, moqueurs et attachés aux plus âgés. J’adore quand un jeune homme me salue en me disant « buenos días compañera ».

Marie Laberge

Marie Laberge habite à St-Cyrille de L’Islet. Dans la cinquantaine avancée, elle parcourt encore l’Amérique latine avec son sac à dos. Après avoir participé à des projets d’entraide au Guatemala, elle décide, en 2015, de suivre la formation des BriCOs, organisée par le CDHAL. À l’automne 2015, elle entreprend son premier séjour comme observatrice des droits humains au Chiapas.