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La crise capitaliste : une attaque à l’eau, à l’én...

La crise capitaliste : une attaque à l’eau, à l’énergie et à la vie des femmes

Ce texte vise à apporter quelques éléments de compréhension afin d’éclairer les conflits qui se jouent actuellement dans des secteurs stratégiques tels l’électricité, l’eau et le gaz, ainsi que de réfléchir à l’impact sur la vie des travailleuses du modèle actuellement implanté au Brésil.

Nous voyons bien que la crise capitaliste que nous vivons est de longue durée; la tendance observée suggère que les contradictions et les conflits iront en s’intensifiant, les capitalistes adoptant des mesures de plus en plus violentes sur les territoires et leurs populations. La Chine et les États-Unis se disputent l’hégémonie afin de déterminer qui d’entre les deux exploitera le monde.

Dans ce contexte, la situation géographique de l’Amérique latine et ses richesses naturelles deviennent des avantages convoités par les groupes économiques capitalistes. Nous percevons la tentative de s’approprier ces ressources naturelles comme une intervention directe de l’impérialisme. Là où ils rencontrent des résistances, ces acteurs économiques organisent des coups d’État, de concert avec les systèmes judiciaire et législatif, les médias et la bourgeoisie nationale, à l’instar de ce qui s’est passé au Brésil en 2016.

Cette politique économique se résume à la privatisation et la concession à l’initiative privée de ce qui était auparavant sous le contrôle de l’État et par conséquent la perte de la souveraineté nationale.

Au Brésil, cela se traduit par des mesures telles la modification de la législation du travail, l’approbation de la proposition d’amendement constitutionnel visant à geler pour une durée de 20 ans les dépenses en santé et pour l’éducation publique et l’appropriation illicite des ressources naturelles, de même que par des efforts visant à privatiser des entreprises publiques dans des secteurs stratégiques tels que l’eau, l’électricité et les réserves de pétrole « pré-sel » (pré-salifères)2. Ces privatisations sont au cœur du principal instrument institutionnel créé, le Programme de partenariats d’investissement (PPI), qui prévoit la privatisation de 145 projets d’infrastructures. Selon le dernier bilan du gouvernement, 70 projets ont déjà été mis aux enchères[3]. Les investissements qui seront mobilisés avec ce transfert s’élèvent à 170 milliards de réaux brésiliens [soit environ 24,5 milliards de dollars canadiens, ndlr], tandis que les sociétés fédérales ajoutent 500 milliards de réaux [soit près de 177 milliards de dollars canadiens, ndlr] de fonds propres[4].

Dans le cas de l’eau et de l’électricité (qui est principalement générée par des centrales hydroélectriques), le gouvernement et les secteurs alliés au coup d’État tentent de privatiser la plus grande compagnie d’électricité en Amérique latine, l’Eletrobrás. Si ce transfert se réalise, l’entreprise privée qui obtiendra la concession d’Eletrobrás aura sous son contrôle 47 centrales hydroélectriques et leurs lacs de retenue respectifs, et détiendra l’accès aux cours d’eau et aux zones forestières entourant les réservoirs, y compris l’Amazonie brésilienne et le fleuve São Francisco. La stratégie de privatisation a permis de créer un vaste « marché de l’eau » en imposant des redevances pour l’utilisation de l’eau des rivières et des lacs. Pour ce faire, plusieurs mesures en vigueur imposent des modifications de la législation brésilienne afin de garantir la privatisation et la facturation des services à l’ensemble de la population.

Au même moment, l’État a garanti, par le biais de lois environnementales souples, les conditions nécessaires pour favoriser la mise en œuvre de nouveaux projets par les entreprises privées, sans qu’il y ait beaucoup « d’obstacles » (comme les promoteurs eux-mêmes le disent) dans leur implantation. Actuellement, en raison de la crise du capitalisme, les projets hydroélectriques ne sont pas à l’ordre du jour. Toutefois, le moment actuel requiert une préparation préalable pour mettre en place les conditions en vue de nouvelles centrales, de nouveaux projets éoliens et solaires, l’extraction et l’exploitation du lithium (matière première pour les batteries rechargeables), ce qui débouchera sur de nouvelles populations affectées, l’approfondissement des conflits et la violation des droits.

Ajoutez à cela la répression contre les personnes touchées par les barrages par le biais de menaces, la criminalisation et l’assassinat de leaders et de figures politiques qui soutiennent et défendent des causes populaires. L’impunité prévaut dans cette situation, de même qu’en ce qui concerne les crimes sociaux et environnementaux commis par de grandes entreprises, tel le cas Vale [entreprise minière multinationale, anciennement Companhia Vale do Rio Doce, ndlr] et BHP Billiton dans la vallée du Rio Doce en 2015, connues pour le crime de Mariana[5], dont les victimes cherchent encore à être reconnues et indemnisées, tout comme celui des personnes affectées par le barrage de Belo Monte et d’autres travaux d’infrastructure.

Les revers du secteur de l’énergie et son impact sur la vie des femmes

Toutes ces mesures ont profondément affecté l’ensemble de la classe ouvrière au Brésil. Nous avons conscience qu’il s’agit d’une politique prédatrice visant le patrimoine brésilien dont les conséquences sont ressenties quotidiennement par les travailleurs et les travailleuses, avec l’augmentation des tarifs de l’eau, du gaz de cuisine, de l’énergie électrique, des carburants et des aliments.

À titre d’exemple, la privatisation de l’électricité par de grandes entreprises étrangères dans les secteurs de la production, du transport et de la distribution entraîne comme conséquence directe un prix final élevé pour le consommateur. Le tarif de l’électricité a déjà augmenté en moyenne de 85 % entre 2012 et 2018 pour les consommateurs résidentiels et les petites entreprises, alors que pour la même période l’inflation moyenne était de 30 %.

Un autre exemple est celui du gaz à cuisson (propane) produit dans le pays par la société nationale Petrobras, contrôlée par l’État, avec la participation d’actionnaires privés cotés à la Bourse de New York. En 2014, la population a payé en moyenne R$ 45,00 par bonbonne de 13 kg. Ce chiffre est maintenant de R$ 90,00. Cette augmentation signifie que chaque famille doit payer en moyenne R$ 350,00 de plus par année [soit près de 125 $ CA, ndlr]. Environ 18 milliards de réaux supplémentaires sont transférés de la poche du travailleur aux actionnaires privés de Petrobras. Cette augmentation est due à la modification de la politique et du contrôle des prix de Petrobras, qui a libéré les prix et commencé à adopter comme référence les prix pratiqués dans les pays étrangers et le cours du dollar.

Sur la base de ces deux exemples de la vie quotidienne, nous considérons que les femmes finissent par être les plus touchées par les politiques et mesures actuelles puisque, dans la structure de cette société patriarcale et sexiste, les femmes sont historiquement responsables des soins et du travail domestique. Nous avons répertorié ci-dessous certains impacts qui, selon notre analyse, affectent les femmes :

  • Lorsque les tarifs de l’énergie ou du gaz augmentent, cela entraîne une surcharge de travail pour les femmes, qui cessent d’utiliser de nombreux appareils (tels que laveuse, mélangeur, aspirateur, etc.) afin de réduire leurs factures d’énergie. Dans le cas du gaz pour la cuisine, les femmes doivent remplacer celui-ci par du bois de chauffage et il leur incombe généralement de le collecter. Selon les données de l’Institut brésilien de géographie et de statistique, plus de 1,2 million de ménages ont commencé en 2018 à utiliser du bois de chauffage ou du charbon de bois pour préparer la nourriture [6].
  • L’augmentation des prix de l’électricité et du gaz a un effet direct sur la diminution du revenu disponible pour les ménages et sur le budget familial. Afin de faire face à ces augmentations constantes, il est nécessaire de réduire les coûts dans d’autres domaines essentiels tels que la nourriture, l’habillement, les loisirs et le transport, ce qui a une incidence sur la qualité de vie. Comme cela a déjà été constaté dans l’expérience des familles affectées par des barrages et par des spécialistes en matière d’alimentation, la solution trouvée par les ménages est de réduire les dépenses alimentaires afin de pouvoir payer la facture associée à la consommation énergétique[7] ou pour économiser le gaz et ainsi le faire durer plus longtemps.
  • L’augmentation de la faim est un autre effet pervers de la hausse du prix du gaz. Il existe de nombreux cas de familles qui ne peuvent plus acheter de gaz de cuisson et où les mères en viennent à considérer l’école comme l’unique source de nourriture pour leurs enfants[8]. Ou alors elles se privent de nourriture, comme le rapporte Maranho dans la recherche qu’elle a effectuée : « Les femmes sont généralement les dernières à se nourrir à la maison. Et afin de pouvoir payer la facture d’électricité à temps, elles économisent de l’argent. Elles mettent donc moins de nourriture dans la casserole et elles doivent se contenter de ce qui reste après que le mari et les enfants aient déjà mangé »[9].
  • La qualité de l’énergie électrique est un autre aspect important. Les entreprises privées n’investissent pas suffisamment dans la qualité du service fourni. Par conséquent, de nombreux appareils ont été abîmés en raison des coupures de courant constantes, ce qui pénalise encore davantage le travail quotidien des femmes et réduit les revenus déjà serrés des familles qui se voient contraintes d’acheter de nouveaux appareils.
  • L’augmentation des accidents domestiques peut également être liée à la hausse du prix du gaz de cuisson : celle-ci a en effet amené plusieurs personnes à improviser des solutions pour chauffer et cuire des aliments, ce qui a provoqué un grave problème de brûlures chez les populations à faible revenu. Les cas de brûlures ont augmenté de 60 % dans certains États en raison du remplacement du gaz par de l’alcool[10].
  • On anticipe une détérioration continue de la situation au cours des années à venir du fait de l’implantation des compteurs électroniques dans l’ensemble du Brésil. En effet, le moment où le prix de l’énergie sera le plus élevé correspond à celui où les femmes – en particulier celles qui travaillent à l’extérieur – effectuent les travaux ménagers (soit en début de matinée et en fin d’après-midi).

Dernières réflexions

Notre analyse indique que le modèle de marché implanté dans le pays, couplé à la conjoncture de crise actuelle, montre sa perversité sur le quotidien de la classe ouvrière, dans la mesure où il répond aux intérêts des actionnaires au détriment du bien-être de la population. Il devient de plus en plus difficile de payer les factures : pour donner une idée, 30 % du budget d’une famille qui gagne le salaire minimum est destiné à payer les factures d’électricité, d’eau et de gaz.

Pour contrer cela, le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB) cherche, dans son plan de lutte, à influencer et à renforcer la résistance des familles affectées par les barrages, à lutter pour leurs droits qui ont été historiquement niés, pour des indemnisations justes, pour la reprise des territoires, pour le droit à l’information et à la consultation préalable aux projets. Le MAB se bat aussi pour transformer les politiques publiques et sociales, pour l’accès à l’eau et à l’électricité et, enfin, pour améliorer la qualité de la vie des populations affectées par les barrages.
Nous avons rejoint la Plateforme ouvrière et paysanne pour l’eau et l’énergie (Plataforma Operária e Camponesa da Água e Energia) dans des luttes plus larges pour défendre la souveraineté nationale dans les domaines de l’eau et de l’énergie, contre les privatisations, contre les tarifs élevés du gaz, du carburant et de l’électricité, bases d’un projet énergétique populaire. Dans la même veine, nous avons rejoint le Front populaire brésilien (Frente Brasil Popular), où sont menées des luttes pour la défense de la démocratie, contre le coup d’État et pour des changements structurels garantissant une meilleure qualité de vie à l’ensemble de la population.

Au niveau international, l’effort que nous avons fait a été de nous joindre à la lutte des personnes touchées par les barrages dans d’autres pays, notamment en Amérique latine. À cette fin, nous avons mis sur pied, de concert avec des organisations de plusieurs pays, le Mouvement des personnes affectées par les barrages (Movimiento de Afectados por Represas, MAR), où sont mises en commun les luttes et les expériences propres à chacun des pays impliqués. Une unité est ainsi créée autour des droits des peuples, du projet d’énergie populaire, de même qu’une unité quant aux actions contre les entreprises privées qui s’établissent dans les différents pays pour accumuler des profits au détriment des enjeux sociaux, environnementaux, culturels et économiques.
Nous estimons qu’il est urgent et nécessaire de construire une unité latino-américaine entre les peuples autour des problèmes communs à toutes les populations de la région, mais aussi de montrer la voie à suivre dans la construction de projets de souveraineté nationale dans tous les pays, en y impliquant l’ensemble des personnes affectées par les barrages de même que tou.te.s les autres travailleurs et travailleuses.

Les contradictions se révèlent et notre tâche est de les élucider de plus en plus pour, en partant de l’indignation populaire, pouvoir organiser des luttes de résistance qui cherchent à transformer les racines des anciennes structures.

Les femmes, l’eau et l’énergie ne sont pas des marchandises!

 

Traduction par Ana Veiga

 

Photographie par Viviana Rojas Flores

 


Notes

[1] Ont contribué à l’élaboration de cet article : Daiane Carlos Höhn (mabdaiane@hotmail.com), Yara de Freitas (yara.nai05@gmail.com) et Rogerio Paulo Höhn (mabrogerio@hotmail.com).
[2] Les champs pétrolifères dits pré-sel se situent dans la croûte terrestre, sous des couches de sel, à environ 7 000 m de profondeur et sont très difficiles à exploiter. (Source : https://www.alternatives-economiques.fr/bresil-une-nouvelle-diplomatie-energetique/00075007, ndlr)
[3] PPI : Balanço de 2017. Publié en décembre 2017.
[4] Departamento Intersindical de Estatística e Estudos Socioeconômicos (2018). Empresas estatais e desenvolvimento: considerações sobre a atual política de desestatização. Nota Técnica, numéro 189, janvier 2018. En ligne : https://www.dieese.org.br/notatecnica/2018/notaTec189Estatais.html (page consultée en novembre 2018)
Les fonds propres désignent les capitaux propres apportés par les actionnaires d’une société. Les fonds propres servent à financer une partie de l’investissement et ils servent de garantie aux créanciers de la société qui acceptent de financer l’autre partie de l’investissement. (Source : https://droit-finances.commentcamarche.com/faq/23804-fonds-propres-definition, ndlr)
[5] Le 5 novembre 2015, près de la ville de Mariana, un barrage de déchets miniers de la compagnie Samarco s’est rompu, déversant 55 millions de m³ de boues toxiques dans la vallée du fleuve Rio Doce. Cette coulée de boue a provoqué la mort de 19 personnes et affecté la vie d’environ un million de personnes selon les estimations du MAB, qui accompagne les sinistré.e.s et lutte pour que justice soit faite. (Source : https://www.bastamag.net/Crime-de-Mariana-Justice-pour-le-peuple-Krenak-et-pour-un-million-de-personnes, ndlr)
[6] « Com preço do gás nas alturas, 17,6 % dos brasileiros usam lenha ou carvão para cozinhar », Brasil 247, 26 avril 2018, en ligne : https://www.brasil247.com/pt/247/economia/352688/Com-pre%C3%A7o-do-g%C3%A1s-nas-alturas-176-dos-brasileiros-usam-lenha-ou-carv%C3%A3o-para-cozinhar.htm.
[7] Neiva, Silva Andréia da. Coelba. Privatização e os impactos da tarifa de energia na economia das famílias camponesas. Trabalho de Conclusão de Curso de Especialização, Universidade Federal do Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, mars 2010.
[8] Longo, Ivan (2017). « Crueldade e absurdo », Revista Fórum, 30 novembre 2017, en ligne : https://www.revistaforum.com.br/crueldade-e-absurdo/ (consulté en mai 2018).
[9] Maranho, Lucia Fátima (2010). Barragem, uma ameaça na vida das mulheres trabalhadoras. Trabalho de Conclusão de Curso de Especialização, Universidade Federal do Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, mars 2010.
[10] Torres, Camila (2017). « Mais de 60 % dos queimados atendidos em hospital de referência são vítimas de acidentes com gás clandestino e álcool, diz médico », TV Globo- Pernambuco, 13 décembre 2017, en ligne : https://g1.globo.com/pe/pernambuco/noticia/mais-de-60-dos-queimados-atendidos-em-hospital-de-referencia-sao-vitimas-de-acidentes-com-gas-clandestino-e-alcool-diz-medico.ghtml

Collectif national des femmes du Mouvement des personnes affectées par les barrages du Brésil

Nous sommes des femmes affectées par des barrages membres du MAB, un mouvement constitué en 1991 qui rassemble des travailleurs et des travailleuses affecté.e.s par des barrages ou menacé.e.s par de nouveaux projets, ainsi que des travailleurs et travailleuses qui subissent les impacts du modèle énergétique brésilien. Nous sommes un mouvement populaire, autonome, basé sur la participation et l’action collective à tous les niveaux, sans distinction de couleur, de sexe, de religion, de parti politique ou de degré d’instruction, qui œuvre à la défense des droits et à la construction d’un projet énergétique populaire.