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La Marche mondiale des femmes : pour la libération de nos corps et de nos territoires

Lorsqu’on entend parler pour la première fois de la Marche mondiale des femmes, les mêmes questions surviennent souvent : « Quand a-t-elle eu lieu? » « Quand se tiendra-t-elle? » Or, la Marche mondiale des femmes (MMF) n’est pas un évènement qui se tient à un endroit précis ni à un moment précis. Il s’agit d’un mouvement permanent de lutte contre le patriarcat et le capitalisme dans le monde entier depuis quinze ans. Il est composé de femmes toutes différentes, qui ont des trajectoires politiques diverses, mais qui ont en commun une chose : la recherche d’un monde plus juste pour toutes et tous. Les valeurs qui les animent sont la paix, l’égalité, la solidarité, la justice et la liberté.

Bien entendu, la Marche se mobilise à quelques dates symboliques importantes comme le 8 mars, Journée internationale de la femme, ou encore le 17 octobre, Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, mais elle se mobilise aussi quotidiennement, en coordination avec les lignes d’action des mouvements critiques de la mondialisation; qui sont contre la violence et la guerre, qui font front aux changements climatiques, qui sont en faveur de la souveraineté alimentaire et qui luttent chaque jour pour défendre nos terres et nos droits. Comme l’a dit Celia Alldrige, agente de liaison du secrétariat international de la MMF de 2006 à 2013, la Marche promeut des actions féministes « de gauche, de questionnement et de transformation du système »[1].

Les militantes de la Marche sont impliquées dans des organisations composées uniquement de femmes, mais également dans des organisions mixtes (composées d’hommes et de femmes), et participent à un processus de lutte beaucoup plus large. Les groupes qui sont à la base de la MMF sont très divers et ont chacun une dynamique qui leur est propre. Aussi, nos camarades brésiliennes affirment-elles que « les actions internationales [qui sont mises en branle] sont élaborées de manière à tisser un réseau qui réunit ces différentes dynamiques à partir d’une perspective féministe, permettant ainsi de renforcer leur capacité à répondre aux contextes [tant] locaux [que] nationaux »[2]. La syndicaliste québécoise Emilia Castro indique par ailleurs que « nous sommes chacune de nous en première ligne dans notre travail, dans nos syndicats et dans nos collectivités, ce qui nous donne une énorme richesse »[3], ce qui nous permet, pour paraphraser Celia Alldrige, de construire une analyse, un regard, et par conséquent, de mener des actions qui se situent à l’échelle locale, mais qui s’intègrent dans une perspective globale[4].

Pour Sandra Moran, du Guatemala, la Marche cherche à bâtir un féminisme populaire « en tant que défi et proposition pour aider les femmes à changer leur vie et influencer les autres mouvements dans lesquels elles sont impliquées »[5]. Une autre particularité, que Miriam Nobre et Wilhelmina Trout (respectivement de la Marche du Brésil et de la Marche de l’Afrique du Sud) soulignent est que de : « s’assumer féministe n’est pas un prérequis pour adhérer à la MMF, ce que nous voulons, c’est que toutes les militantes en viennent à s’identifier au féminisme en cours de route »[6].

C’est un mouvement qui, dans ses discours comme ses pratiques, reconnait la diversité des femmes et les diverses oppressions qui les touchent. Il met toute son énergie à mettre en place les conditions favorables pour que les femmes transforment leur propre réalité. Son répertoire de mobilisations comporte des actions féministes de rue, transgressives et créatives, mais liées à des processus de formations et de réflexions basées sur une méthodologie d’éducation populaire. Malgré l’importance qu’il accorde à ce qui est local, ce mouvement appuie fortement la solidarité internationale et les alliances avec d’autres mouvements sociaux. Il cherche toujours à viser au-delà de la protestation en générant d’autres alternatives pour le monde.

Jusqu’à ce que nous puissions toutes être libres : un mouvement à la croisée des chemins

La MMF dénonce les nombreuses oppressions auxquelles nous devons faire face en tant que femmes (racisme, élitisme, hétérosexisme, colonialisme) et la manière dont elles se combinent avec le sexisme[7]. Selon Nalu Faria, notre identité « ne nous divise pas : elle nous fortifie. Des femmes lesbiennes aux femmes autochtones, en passant par les jeunes : il faut voir l’ensemble des relations d’oppression et créer des alternatives radicales pour la pérennité de la vie humaine »[8]. Pour Nancy Burrow, membre du premier secrétariat international au Québec, le plus grand défi de la Marche a été de créer une plate-forme commune : « trouver ce qui nous unit, ce qui est assez important afin que toutes puissent s’y identifier et aient envie de se mobiliser, tout en laissant la place à toutes les expressions nationales et régionales »[9].

Même si, dès le début, la Marche avait pour but de lutter pour éradiquer les causes de la pauvreté et de la violence, nous savons que, selon leurs contextes, ces problématiques affectent les femmes de différentes façons, ce qui implique que « chaque femme, chaque pays va combattre la pauvreté et la violence d’une manière différente », affirme Alessandra Ceregatti, du deuxième secrétariat international siégeant au Brésil[10]. C’est pour cela qu’à travers les domaines d’actions de la Marche, on tente de refléter la multiplicité des luttes des femmes à travers le monde :

  • Le Bien commun, la souveraineté alimentaire et l’accès aux ressources et à la biodiversité.
  • La paix et la démilitarisation
  • Le travail des femmes
  • La violence envers les femmes comme arme de contrôle de leur corps, de leur vie et de leur sexualité[11].

Nous avons des luttes différentes, mais aussi des luttes communes et nous savons qu’ensemble, nous sommes plus fortes. Il est important qu’à partir de nos différences, nous fassions valoir ce qui nous unit. Dans une déclaration de la Journée internationale de la femme, la Marche a affirmé que « nous sommes toutes des femmes mayas, incas et métisses guatémaltèques protégeant nos territoires – nos terres et nos corps – de l’industrie minière et hydroélectrique ; nous sommes toutes des femmes des peuples originaires du Canada faisant face à la discrimination et aux injustices auxquelles les femmes autochtones sont confrontées depuis la nuit des temps; nous sommes toutes des femmes du Mali combattant l’oppression islamique; nous sommes toutes des femmes européennes contestant les mesures d’austérités imposées par les gouvernements »[12]. La Marche est un miroir qui reflète ce que nous sommes et où l’on peut construire la solidarité entre camarades de lutte.

2015 : La quatrième action internationale de la Marche

Le 8 mars 2015 a eu lieu la quatrième action internationale de la Marche. Dans la neuvième réunion internationale à Sao Paul (Brésil), en août 2013, il a été décidé de mettre l’accent sur la défense de nos terres, de nos corps et de nos territoires, ce qui a permis de :

parler des multiples aspects de la résistance, par exemple, des liens entre la militarisation, les conflits armés, le contrôle violent des ressources naturelles, l’imposition de frontières artificielles et le contrôle de la migration; des relations entre l’industrie du sexe, la migration des femmes et la militarisation; de la manière dont se manifeste le colonialisme non seulement à travers le contrôle de nos ressources naturelles, mais aussi à travers notre production industrielle et alimentaire ainsi que l’imposition d’expressions artistiques et culturelles étrangères à notre culture, notre mémoire et notre histoire; de la manière dont nous sommes colonisées et dont nous reproduisons le colonialisme au quotidien. De plus, cela nous a également permis de parler de ce que signifiait la libération de ces contrôles et de discuter des alternatives que nous avons[13].

Une caravane féministe est partie du Kurdistan turc pour se réunir avec des femmes en Grèce, dans les Balkans, en Italie, en Suisse, en Espagne, aux Pays Basques, en Galice, en France, en Belgique, en Allemagne, en Pologne, en Hongrie et en Autriche pour terminer avec une grande action au Portugal en octobre[14]. Au Brésil, des actions régionales sont mises en œuvre afin d’exiger la fin de la violence contre les femmes, en faveur de l’agroécologie, de l’économie solidaire et féministe, de la légalisation de l’avortement et de la démilitarisation. Un groupe de jeunes femmes ont filmé ce parcours qui fera l’objet du documentaire indépendant : « La fourmilière : La révolution quotidienne des femmes »[15].

Les 24 heures de solidarité féministes ont été célébrées le 24 avril dernier, avec des actions simultanées qui exigeaient justice pour les travailleuses de Rana Plaza, au Bangladesh, après l’effondrement de l’édifice où elles travaillaient. De la Tunisie au Mozambique, du Mexique au Japon, nous affirmons que Rana Plaza est partout et exigeons des conditions de travail justes et une réparation pour les victimes de cette catastrophe. Au Québec, des femmes de 17 régions se mobilisent pour résister aux politiques d’austérité qui renforcent les inégalités ; pour arrêter la destruction environnementale; pour s’opposer aux logiques militaires et à la criminalisation de la protestation; pour dénoncer les assassinats et la disparition de femmes autochtones. Après le colloque international « Libérons nos corps, notre terre et nos territoires », une caravane sillonnera les régions du Québec et s’arrêtera à Trois-Rivières le 17 octobre pour clore les actions avec un grand rassemblement final[16].

Dans le monde entier, des milliers de femmes débattent, s’organisent, se mobilisent autour d’actions de rue, dans nos communautés et dans les réseaux virtuels pour défendre nos territoires contre des projets d’extraction. Par exemple, nos collègues de Cajamarca, au Pérou (siège de la prochaine rencontre de la Marche dans la région des Amériques) se battent contre l’industrie minière toxique. En Argentine, elles ont crié : « Hors de nos terres Monsanto! » Au Brésil, des milliers de paysannes ont marché pour défendre la souveraineté alimentaire. Au Chili, elles exigent l’arrêt des plantations de monoculture. Aux États-Unis, la nouvelle coordination nationale de la Marche (Global Grassroots Justice Alliance) prend la rue pour dénoncer la guerre et les changements climatiques ainsi que pour promouvoir une économie pour les gens et pour la planète[17]. Au Guatemala, les femmes se sont jointes aux mobilisations historiques qui ont entrainé la démission du président Otto Pérez Molina qui fait aujourd’hui face à un procès pour corruption. La lutte contre les causes de la pauvreté et de la violence envers les femmes a plusieurs visages et se nourrit de la solidarité entre les frontières. Aujourd’hui, après 15 ans, nous marchons toujours, jusqu’à ce que notre terre, nos corps et nos territoires soient libres.

 

Photo : Rencontre régionale de femmes à Cajamarca

Traduction : Valérie Martel

 


Notes

[1] Entrevue avec Celia Alldrige, septembre 2013.
[2] Nobre, M.et de Roure, S. (2012). « La construcción de la Marcha Mundial de las Mujeres: formas organizativas y sostenimiento de nuestro movimiento ». Movimientos sociales y cooperación, 53.
[3] Entrevue avec Emilia Castro, juin 2014.
[4] Entrevue avec Celia Alldridge, septembre 2013.
[5] Burch, S. (2013). « Feminismo popular en debate. Documento final del 9º Encuentro Internacional de la Marcha Mundial de las Mujeres », en ligne : http://www.contextolatinoamericano.com/articulos/feminismo-popular-en-debate/.
[6] Nobre, M. et Wilhelmina ,T. (2008). « Feminismo en la construcción colectiva de alternativas. La Marcha Mundial de las Mujeres en el FSM ». Contexto Latinoamericano, no. 7, janvier-mars. Ville de México : Ocean Sur.
[7] Marche mondiale des femmes (2008). Una década de lucha internacional feminista. 1998-2008. Sao Paulo : SOF.
[8] Nalu, F. (2013). « 9no encuentro internacional de la Marcha Mundial de las Mujeres ». Sao Paulo, Brésil. Août 2013.
[9] Entrevue avec Nancy Burrows, juin 2014.
[10] Entrevue avec Alessandra Ceregatti, septembre 2013.
[11] Marche mondiale des femmes (2008). Op. Cit.
[12] Marche mondiale des femmes (2013). « Declaración de la Marcha Mundial de las Mujeres – Día Internacional de las Mujeres 2013 », en ligne : http://www.marchemondiale.org/actions/2013/declaration/es.
[13] Marche mondiale des femmes (2013). « Informe del 9no Encuentro Internacional de la Marcha Mundial de las Mujeres », São Paulo, Brésil, 25 au 31 août 2013.
[14] Marche mondiale des femmes (2015). « Caravane féministe 2015 », en ligne : http://www.verkami.com/projects/10679-feminist-caravan-2015.
[15] Fourmilière : La révolution quotidienne des femmes, en ligne : https://beta.benfeitoria.com/formigueirofilme.
[16] Marche mondiale des femmes (2015), en ligne : http://www.mmfqc.org.
[17] Grassroots Global Justice Alliance (2015). « About GGJ », en ligne : http://ggjalliance.org/about.

Carmen Díaz

Carmen Diaz est étudiante au doctorat en anthropologie sociale à Guadalajara, Mexique. Son sujet de doctorat porte sur la Marche mondiale des femmes, qu’elle suit de près depuis plusieurs années. Elle est militante féministe et professeure à l’université. Ses domaines d’enseignement et d’études sont les mouvements sociaux; genre et conflits armés. Elle fait partie du groupe « Femibici » qui promeut la mobilité durable et le droit à la ville d’un point de vue féministe.