reading FR

La résistance des femmes colombiennes et hondurien...

La résistance des femmes colombiennes et honduriennes contre l’expansion de la palme africaine ou quand les femmes disent non au capitalisme vert!

La plus consommée devant le soja, le colza et le tournesol, l’huile de palme ou huile rouge est utilisée en alimentation, cosmétique, énergétique. Elle est extraite des fruits provenant du palmier à huile. Sa production à grande échelle est devenue synonyme de biocarburants, d’accaparement de terres, de déforestation et de violations des droits de la petite paysannerie.

Conscientes de ces injustices et animées par la volonté de protéger leurs corps, terres et territoires, les femmes se mobilisent. Tel est le cas des afro-colombiennes et afro-honduriennes qui s’exposent, par leur résistance, à la répression paramilitaire, étatique et du crime organisé pour préserver leurs communautés et la nature de l’expansion de la palme africaine promue dans les projets de développement des États et des institutions financières internationales (IFI). En nous appuyant sur la perspective écoféministe développée par Vandana Shiva qui redonne la place à l’expertise des femmes comme protectrices de la nature, capables de résoudre la crise climatique du fait de leur fonction reproductive, nous analyserons une des causes de l’expansion de l’huile de palme ainsi que les diverses formes de résistance utilisées par les communautés dirigées par Maria Ligia Chaverra de la Colombie et de Miriam Miranda du Honduras pour préserver leurs terres et leurs territoires.

Le développement : cause de l’expansion de la monoculture du palmier à huile

Le palmier à huile est cultivé sur les continents africains, asiatiques et latino-américains. Dominant nettement le marché, l’Indonésie et la Malaisie produisent près de 85% de la production mondiale alors que la Colombie et le Honduras produisent respectivement 2% et 1%[1].

Les nouveaux investissements dont les deux pays bénéficient nous amènent à nous demander si les objectifs, par exemple, de la compagnie Dinant Corporación au Honduras[2] sont réellement d’assurer la sécurité alimentaire ou alors de continuer à répondre à la forte demande de consommation du Nord et, par le fait même, à perpétuer le capitalisme, quitte à violer les droits humains et ceux de la nature. Pourquoi les derniers gouvernements colombiens ont mis en place des programmes de développement alternatif et social si c’est pour vendre de nouvelles parcelles de terrain sans réellement tenir leurs engagements auprès des populations?

Après tout, ces projets résultant des stratégies de développement du Groupe de la Banque mondiale (GBM), mettent l’emphase sur des mesures favorisant l’agro-business et l’insertion de la petite paysannerie dans le marché mondial. Le développement y est considéré comme un outil d’appropriation et d’expropriation des ressources. On assiste d’ailleurs à une ruée mondiale vers les meilleures terres agricoles. Selon l’organisme Grain, l’Afrique a procédé à 46% de transaction, l’Asie 36% et 11% en Amérique latine, de sorte que les terres servant à l’agro-industrie sont insuffisantes pour la production alimentaire. Au-delà des conséquences environnementales, comme la déforestation et la pollution, on observe une hausse des prix de denrées, des déplacements forcés, des expropriations et expulsions souvent violentes des paysans et paysannes, comme dans le Bas Atrato, en Colombie.

Selon Vandana Shiva, le développement devient ainsi un anti-développement dans la mesure où il crée des richesses pour une poignée et en même temps de l’appauvrissement et de la dépossession pour le plus grand nombre. Il perpétue la nouvelle vision du système patriarcal basé sur l’exploitation et l’exclusion des femmes, sur l’exploitation et la dégradation de la nature, sur l’exploitation et la disparition des autres cultures. D’ailleurs, ses critères d’augmentation de la production et d’innovation technologique s’inscrivent dans la logique de l’économie verte promouvant la croissance et basée sur la technologie, la financiarisation et la spéculation. L’objectif certes noble de cette économie qui cherche à améliorer les conditions de vie, l’équité salariale et à réduire les risques environnementaux, propose néanmoins de faire de la nature une marchandise en transformant la terre, l’eau, la biodiversité en services. La terre est, par exemple, vendue à certains États et aux grandes corporations pour la production du biocarburant. Les biocarburants, dont la production est moins de 10%, sont issus des végétaux et de la biomasse[3]. Ils sont autant polluants que les énergies fossiles, causent de l’insécurité alimentaire, des dégâts environnementaux comme la déforestation, participent à la disparition de la petite paysannerie et favorisent l’endettement des pays en voie de développement (PeD) ne possédant pas des moyens financiers pour investir dans la technologie.

D’autres mécanismes que nous qualifions d’écoblanchiment ou greenwashing, comme la Table-ronde pour l’huile de palme durable (RSPO) et la Réduction des émissions liées à déforestation et à la dégradation des forêts dans les PeD (REDD), ont été mis en place par l’agro-industrie pour maquiller les dégâts écologiques et la violation des droits humains. L’un, créé en 2004, regroupe des multinationales, comme Nestlé et Unilever, et des organisations non gouvernementales (ONG), telles que le World Wildlife Fund (WWF), etc.[4] Selon A. Butler, il est sans contrainte, sous forme de certification volontaire aux membres et donne lieu à de nombreuses critiques. L’autre vise à donner une valeur monétaire aux forêts en permettant aux PeD non polluants d’allouer des crédits de carbone aux pays les plus polluants. Ainsi, sous le vernis de la durabilité, on accélère la crise climatique puisque sous les motifs de protéger la nature et de lutter contre la pauvreté, on permet à certains de continuer à polluer en s’enrichissant et en créant de la pauvreté. Cependant, cette forme d’oppression et de tentative de contrôle de la petite paysannerie a déclenché la résistance des Honduriennes dans le Bas Aguán et des Colombiennes dans le Bas Atrato, régions où est exploitée la monoculture intensive de la palme. En réponse à la spoliation de leurs terres et aux déplacements forcés, les communautés de Garifunas au Honduras, menées par Miriam Miranda, et celles du Curvarado en Colombie, menées par Maria Ligia Chaverra, se mobilisent.

Les actions de résistance dans les communautés de Garifunas et du Curvarado 

À l’instar d’autres mobilisations en Amérique latine, les femmes honduriennes et colombiennes luttent pour préserver leurs terres et territoires envahis par la culture du palmier à huile, de la variété élæis, communément appelée palme africaine, introduite par les Portugais dans la région de Bahia au Brésil au XVIe siècle pendant l’esclavage[5]. Croisée avec des espèces locales, comme l’élæis oleifera ou l’Orbignyia martiniana, la culture s’est étendue au Mexique, en Colombie, en Équateur, au Honduras, au Pérou, etc. En Colombie, 5e pays producteur mondiale d’huile de palme en 2008, avec 830 000 tonnes, l’exploitation agro-industrielle, encouragée par l’État, a commencé en 1950 grâce à la finance internationale et à l’aide technologique facilitée par la Banque mondiale[6]. Le modèle colombien de la palme repose sur une stratégie de contrôle territorial paramilitaire et sur le « plan Colombie », en plus d’être renforcé par différentes réformes agraires[7].

Au Honduras, 12e producteur mondial en 2008 avec 165 000 tonnes, la culture de la palme africaine est pratiquée depuis 1970 et est promue par l’État au sein des coopératives paysannes dans le Bas Aguán. La loi agraire des années 1990 accélérera la réappropriation privée des terres auparavant détenues par des coopératives et mettra par le fait même en péril les terres de la communauté afro-hondurienne des Garifunas, dans le département de Colòn. En effet selon Amnistie internationale, malgré ses titres fonciers, d’une valeur de 980 hectares, obtenus en 1997 et accordés par l’Institut national agraire (INA), la communauté en plus de résister au crime organisé pour défendre ses terres, connaît une amplification de la violence due à l’appétit accrue des gros producteurs sur leurs terres.

Miriam Miranda, coordonnatrice de l’Organisation fraternelle des noirs du Honduras (OFRANEH) a réussi à faire connaître la lutte de sa communauté à l’international par sa participation à diverses conférences.

Sa fonction lui a valu des menaces, intimidations, détentions arbitraires et tortures au point où en 2001, la Commission interaméricaine des droits humains est intervenue pour assurer sa protection et celle de sa communauté, mais ces mesures sont restées insuffisantes. Sa communauté se mobilise en occupant et en revendiquant les terres expropriées, utilise les lois internationales de droits humains pour protéger les territoires, crée une alliance féministe à partir des communautés de base ainsi qu’une radio communautaire alternative associée à 4 autres radios communautaires, constamment menacée[8].

Rejoignant la pensée de Vandana Shiva, elle estime que la femme joue un rôle incontournable comme défenseure de la vie, de la culture et des territoires : les femmes sont en première ligne dans les luttes non seulement avec leurs corps, mais aussi avec leur force, leurs idées et leurs revendications. Elles n’accouchent pas que des enfants mais aussi bien les idées que les actions.

La lutte de la leader de la communauté du Curvarado, Maria Ligia Chaverra, concerne les droits humains et les droits fonciers de sa communauté. Elle réclame aussi bien la paix et la sécurité que la restitution des terres collectives expropriées et s’oppose aux déplacements forcés. Cela lui a valu des menaces de mort, des diffamations et des montages judiciaires autant des paramilitaires que des forces armées. Afin d’assurer sa sécurité et avoir du répit, sa communauté et celle du Jiguamiando dont de nombreux membres ont été menacés et tués, ont réussi à avoir le statut de zones humanitaires. Ce sont des zones de protection civile interdit d’accès aux paramilitaires. Les populations choisissent la neutralité et ne s’impliquent pas dans le conflit pour se protéger ainsi que leurs territoires. Elles s’opposent également à l’expansion de la palme en expulsant les producteurs illégaux pour récupérer leurs terres, en se déplaçant fréquemment et en se réfugiant temporairement dans la forêt en période de violence[9].

En conclusion, l’expansion de la culture de la palme africaine inscrite dans la logique néolibérale révèle la résilience et l’engagement des Honduriennes et Colombiennes à défendre leurs communautés et la nature au détriment de leur vie. Vivant dans des pays dirigés par des gouvernements de gauche au Honduras et de droite en Colombie, ces femmes, dont la minorité afro-hondurienne constitue 2% et celle afro-colombienne se répartissant dans 3 groupes, ne représentent respectivement que 42,5% de la population active par rapport à 82,9% chez les hommes et 55,7% de la population active par rapport à 79,7% masculine[10]. Leurs résistances montrent donc que le corps de la femme, les terres et territoires restent contrôlés par le patriarcat déguisé maintenant sous la forme de l’économie verte. Elles rappellent ensuite qu’au-delà de ce contrôle, la femme continuera de « (…) de lutter aussi longtemps qu’il faudra, non seulement contre l’expansion des plantations d’arbres exotiques et des grands projets des entreprises papetières, mais contre la marchandisation de la vie et l’affaiblissement de l’autonomie des femmes (…) »[11]. Enfin, elles confirment cette interpellation de Miriam Miranda sur la responsabilité citoyenne des populations du Nord dans la consommation, sur l’interconnexion du Nord et du Sud, et sur la surconsommation des uns qui se répercutent sur les autres.

 

Photo : Action de récupération des terres de Vallecito, communauté Garifuna du département de Colon, sur la côte Atlantique de Honduras, lors d’une assemblée de solidarité en mai 2013, O.C.

 


Notes

[1] NoPalm.org. « Quels usages en fait-on? », en ligne: http://nopalm.org/article-18-quels-usages-en-fait-onA (page consultée en août 2015).
[2] World Rainforest Movement. « Honduras : empapada en sangre también por la palma de aceite – 3 nuevas victímas », en ligne: http://wrm.org.uy/fr/les-articles-du-bulletin-wrm/section2/honduras-empapada-en-sangre-tambien-por-la-palma-de-aceite-3-nuevas-victimas/ (page consultée en juillet 2015).
[3] OECD (2008). Bioful support Policies : An economic Assessment, en ligne: http://www.oecd.org/tad/agricultural-trade/biofuelsupportpoliciesaneconomicassessment.htm
[4] World Rainforest Movement. « La RSPO denunciada en Honduras y Alemania », en ligne: http://wrm.org.uy/fr/les-articles-du-bulletin-wrm/section1/la-rspo-denunciada-en-honduras-y-alemania/ (page consultée en juillet 2015).
[5] Pehaut, Y. (1986). Les oléagineux dans le monde. Paris : Economica. 55 p.
[6] Butler, R. A. et Laurance (2009). « Is oil palm the next emerging threat to the Amazon? Tropical Conservation Science, vol.2, no 1, p. 1-10.
[7] HREV pour la Coordination Belge pour la Colombie (2006). Le flux de l’huile de palme Colombie-Belgique/Europe Approche sous l’angle des droits humains, Novembre 2006, en ligne : http://www.cbc.collectifs.net/doc/informe_fr_v3-1.pdf
[8] Field, T. et Bell, B., Other Worlds. « Without our land we cease to be a people : defending indigenous territory and resources in Honduras », en ligne: http://otherworldsarepossible.org/without-our-land-we-cease-be-people-defending-indigenous-territory-and-resources-honduras (page consultée en août 2015).
[9] Hallé, T. (2007). Colombie : terrorisme d’état, agro-combustibles et résistance civile au Chocó. UDEM.
[10] UNDP (2014). « Indicateurs de développement humains et tableaux thématiques », en ligne : http://hdr.undp.org/fr/data (page consultée en août 2015).
[11] World Rainforest Movement. « Marche mondiale des femmes : pour le féminisme, le capitalisme ne trouve pas d’écho. Nous poursuivons la lutte contre les déserts verts et contre la marchandisation de la vie », en ligne : http://wrm.org.uy/fr/les-articles-du-bulletin-wrm/section1/marche-mondiale-des-femmes-pour-le-feminisme-le-capitalisme-ne-trouve-pas-decho-nous-poursuivons-la-lutte-contre-les-deserts-verts-et-contre-la-marchandisation-de-la-vie/ (page consultée en juillet 2015).

Fabienne Elodie Ekobena

Fabienne Elodie Ekobena détient un baccalauréat et une maîtrise en sciences politiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Elle travaille actuellement sur les questions de justice sociale et d’écologie en pastorale sociale à Villeray. Son intérêt sur les enjeux socio-politiques et environnementaux liés à l’extractivisme l’ont menée à se pencher sur l’aide publique de la Suisse au développement, le projet du pipeline Tchad-Cameroun et l’expansion mondiale de l’huile de palme, particulièrement au Cameroun. Elle a donné des conférences dans certains groupes de Développement et Paix et fait des animations sous forme d’éducation populaire auprès du Centre des Femmes d’Ici et d’Ailleurs.