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Le contexte historique des crises des années 1980 en Amérique centrale

Au plus fort de la Guerre froide, dans les années 1980, l’Amérique centrale est soudainement devenue le centre de l’attention sur le plan mondial. Le président des États-Unis, Ronald Reagan, affirma que la venue au pouvoir des Sandinistes au Nicaragua en 1979 représentait un triomphe pour le communisme et que si les mouvements de guérilla salvadorien et guatémaltèque prenaient aussi le pouvoir, les États-Unis et le reste des Amériques seraient gravement menacés.

Dans les années 1960 et 1970, au Nicaragua, au Salvador et au Guatemala, des étudiant-e-s universitaires, inspiré-e-s par l’exemple de Fidel Castro à Cuba, formèrent des mouvements de guérilla; en même temps, des mouvements sociaux, qui cherchaient à renverser les dictatures militaires qui gouvernaient les trois pays, émergèrent. La rébellion nicaraguayenne produit le premier et le seul groupe de guérilla à prendre le pouvoir en Amérique centrale. Pendant plus de 40 ans, le Nicaragua, qui avait une population de 3 millions d’habitants en 1979, avait été dirigé par la famille Somoza, soit par le père et ses deux fils. Le fondateur de la dynastie des Somoza était devenu le chef de la Garde nationale nicaraguayenne à la suite de l’occupation de la Marine américaine entre 1912 et 1932, puis avait utilisé son pouvoir militaire pour prendre le contrôle politique de la nation.

Au début des années 1960, un petit groupe d’étudiants de Matagalpa forma le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), adoptant ainsi le nom de l’anti-impérialiste Augusto César Sandino, qui avait résisté à l’occupation américaine à la fin des années 1920. Le FSLN avait pour objectif de renverser les Somoza. Le début de la fin pour le dernier fils Somoza a été le grand tremblement de terre qui dévasta Managua en décembre 1972. Quand « Tachito » Somoza utilisa l’assistance internationale pour son bénéfice personnel, toutes les classes sociales nicaraguayennes, les entrepreneurs, la classe moyenne, les ouvriers, les paysans et les Sandinistes, se retournèrent contre lui. En 1978 et en 1979, presque tous les Nicaraguayens s’étaient rebellés contre la dictature des Somoza, et 50 000 jeunes moururent lors de la révolte. En juillet 1979, le FSLN prit le pouvoir et devint un parti politique; par la suite, le gouvernement révolutionnaire sandiniste dirigea le Nicaragua pour 10 ans.

Le régime sandiniste n’a jamais été communiste puisqu’il n’y a jamais eu d’économie menée par l’État, mais plutôt une « économie mixte » qui était contrôlée à moitié par l’État et à moitié par des entreprises privées. Durant les années 1980, les sandinistes effectuèrent une expérience innovatrice de changements socio-économiques progressistes. Cependant, Ronald Reagan percevait les sandinistes comme des communistes excessivement influencés par Cuba et l’Union soviétique. Pour ébranler les sandinistes, le gouvernement de Reagan imposa un embargo commercial et créa une guérilla anticommuniste, les Contras. Le gouvernement sandiniste était en guerre contre les Contras au cours des années 1980; par conséquent, 50 000 nicaraguayens de plus moururent.

Pendant ce temps, dans les années 1980, des mouvements similaires, militant pour le changement social, émergèrent au Salvador et au Guatemala. Comme au Nicaragua, le Salvador et le Guatemala produisaient et exportaient du café. Généralement, à l’exception du Costa Rica, le café de l’Amérique centrale était cultivé dans de grandes haciendas où travaillait une main-d’œuvre pauvre et exploitée. Au Guatemala, beaucoup des paysan-ne-s récoltant le café étaient des autochtones migrants qui vivaient de l’agriculture de subsistance dans les hautes terres, tandis qu’au Salvador, les paysan-ne-s étaient principalement des travailleurs ruraux salariés (prolétaires). Lors des années 1950 et 1960, le Salvador et le Guatemala commencèrent à exporter du coton et du bœuf. Cette nouvelle économie d’exportation se solda par la formation de nouvelles grandes propriétés agricoles et par une augmentation de la concentration des terres; l’écart entre les riches et les pauvres augmenta. Pendant ce temps, dans les villes de San Salvador et de Guatemala, il y avait une augmentation rapide de l’industrialisation due à la création du Marché commun d’Amérique centrale en 1959 qui dura seulement une décennie. L’industrialisation stimula la croissance d’une petite classe moyenne et d’une classe ouvrière urbaine, et augmenta le nombre d’étudiants universitaires. En même temps, l’émergence de la théologie de la libération amena des changements dans les perspectives de l’Église catholique; quelques prêtres et religieuses commencèrent à parler de l’urgence d’un changement structurel afin de vaincre la pauvreté et de prôner la formation de petites communautés chrétiennes locales. Dans ces groupes d’entraide communautaires, dans lesquels les gens lisaient la bible ensemble, beaucoup de leaders locaux émergèrent.

Pendant cette période, le Salvador et le Guatemala étaient sous une dictature militaire. Au Salvador, les militaires avaient le pouvoir depuis 1931 et au Guatemala, depuis 1954. Les nouveaux groupes sociaux commencèrent à demander une ouverture politique et un changement social, pour la démocratie et des politiques de développement économique équitable qui profiteraient à tout le monde. Cependant, ces groupes furent réprimés, et les élections tenues par les gouvernements militaires étaient frauduleuses. Il semblait qu’il n’était pas possible de changer le système politique de manière pacifique. Les nouvelles organisations sociales, qui incluaient des syndicats de paysan-ne-s, de professeur-e-s et les groupes de voisinage urbains, étaient souvent réprimées par la police et l’armée.

Pendant les années 1970, au Salvador, cinq groupes de guérillas émergèrent et se rassemblèrent pour créer une coalition connue comme le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN). Au Guatemala, des groupes de guérilla apparurent dans la même période grâce à la participation de jeunes hommes et de jeunes femmes. Les gouvernements militaires des deux pays répondirent à cette mobilisation sociale en réprimant la population civile.

Au Salvador, où le problème de la concentration des terres était particulièrement grave, la guerre civile entre le gouvernement militaire et les guérillas eut lieu à partir d’environ 1980 et se termina en 1992. La guerre au Salvador fut caractérisée par la formation d’escadrons de la mort d’extrême droite qui attaquaient les chefs de syndicats, les leaders paysans, les journalistes, ainsi que les prêtres et les religieuses progressistes. Au Salvador, les groupes de guérilla étaient plutôt forts et réussirent à établir des « aires libérées » en zone rurale. L’armée salvadorienne était aussi forte, en partie parce qu’elle recevait un important soutien de la part du gouvernement des États-Unis.

À la fin des années 1980, à cause de la guerre, l’économie salvadorienne était en crise, et l’armée et les groupes de guérilla arrivèrent à une impasse : il devint clair qu’aucune des forces ne pouvait défaire l’autre. Des négociations de paix, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, commencèrent et, en 1992, le gouvernement du Salvador, désormais civil, et le FMLN signèrent un accord de paix. Selon cet accord, le FMLN pouvait devenir un parti politique avec le droit de participer aux élections locales et nationales. La guerre des années 1980 au Salvador se solda par 75 000 morts et au moins un demi-million de personnes déplacées. Beaucoup de Salvadorien-ne-s fuirent le pays et se réfugièrent dans des camps au Honduras, et des milliers d’autres migrèrent aux États-Unis et au Canada en passant par le Mexique.

Quant au Guatemala, ce pays est le plus grand en superficie et le plus populeux, avec 10 millions d’habitants en 1980, de tous les pays de l’Amérique centrale. Le Guatemala diffère des autres pays de la région à cause de son énorme population autochtone : la moitié des Guatémaltèques sont des Mayas et parlent 23 langues mayas différentes.

Lors des années 1960 et 1970, le Guatemala montrait les mêmes tendances que le Salvador : une concentration croissante de la propriété rurale, un début d’industrialisation, la formation de nouveaux groupes sociaux et le début de mobilisations populaires demandant l’amélioration des conditions de vie des pauvres dans les zones rurales et urbaines. Comme au Salvador, l’armée guatémaltèque intensifia la répression des mouvements sociaux, les étiquetant comme « communistes ». Au cours des années 1970 et 1980, au Guatemala, trois groupes de guérilla émergèrent alors que des étudiant-e-s de gauche essayaient de communiquer avec les autochtones des hautes terres occidentales et de les organiser. Et, comme au Salvador, le gouvernement militaire avait tendance à s’attaquer à la population civile dans cette région parce qu’il la voyait comme abritant les groupes de guérilla. Particulièrement pendant la présidence du général Efraín Rios Montt, entre 1982 et 1983, l’armée massacra des villages entiers de paysan-ne-s mayas. Le mot « génocide » est parfois appliqué au Guatemala pour la période des années 1980 pour se référer aux effets des politiques répressives des militaires contre la population rurale maya. Le nombre de victimes dans ce pays entre la fin des années 1970 et le début des années 1990 est terriblement élevé : 200 000 Guatémaltèques sont morts, environ un million ont été déplacés de leurs maisons, et beaucoup migrèrent dans des camps de réfugiés dans le sud du Mexique ou aux États-Unis et au Canada. Beaucoup de réfugiés guatémaltèques et salvadoriens sont venus à Montréal pendant les années 1980 et le début des années 1990. La guerre au Guatemala prit fin en 1996 avec la signature d’un accord de paix entre le gouvernement guatémaltèque et les différents groupes de guérilla, qui devinrent un parti politique (bien que ce parti ne soit jamais devenu une force politique importante, contrairement au Salvador où le FMLN est l’un des deux principaux partis aujourd’hui).

Qu’en était-il du Canada et de sa relation avec la crise centraméricaine? Le peuple et le gouvernement canadiens n’étaient pas convaincus par Ronald Reagan que la cause principale de la violence en Amérique centrale était la subversion communiste de Cuba et/ou de l’Union soviétique. Le Canada tentait d’élaborer une politique étrangère différente envers l’Amérique centrale lors de ces années, en dehors de la fixation est-ouest de la Guerre froide, et de porter attention aux causes internes des conflits, qui étaient reliés aux systèmes politiques fermés et aux tensions générées par le développement économique inéquitable. Dans les années 1980, la population du Québec et d’autres régions du Canada était très inquiète des évènements ayant lieu en Amérique centrale. En 1987, un sondage d’opinion demandait d’ailleurs « quelle affaire internationale vous préoccupe le plus ? » et la réponse était «  l’Amérique centrale ».

Nous avons la chance de pouvoir lire dans les pages qui suivent les expériences personnelles de Québécois-es qui sont allé-e-s en Amérique centrale dans les années 1980 et 1990 et qui ont vécu directement les crises de l’Amérique centrale.

Photo : Rassemblement lors de la signature des accords de paix entre le FMLN et le gouvernement du Salvador, 16 janvier 1992. / Photographie de Francisco Campos, Courtoisie de la Communauté écclesiale de base Martyres du Salvador

Catherine LeGrand