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Le modèle d’intervention du Wapikoni : la création cinématographique et musicale comme outils du vivre ensemble

Le Vidéo Paradiso et le Wapikoni mobile sont des studios ambulants d’intervention, de formation et de création audiovisuelle, le premier destiné aux jeunes de la rue, le second aux jeunes autochtones des communautés éloignées. Le Vidéo Paradiso a sillonné durant trois ans les quartiers chauds de Montréal et de Québec donnant la parole aux jeunes de la rue. Le Wapikoni mobile, quant à lui, en est à sa treizième année d’existence, a roulé vers 58 communautés éloignées au Canada et en Amérique du Sud et a impliqué des milliers de jeunes autochtones. Nous nous attarderons ici à ce dernier projet qui a généré à ce jour plus de 920 films, comme autant de ponts vers l’autre, vers cette solidarité dont nous rêvons tous et toutes.

Tout commença en 1999 à Listuguj, communauté micmaque de la Gaspésie. C’était le pow-wow annuel et j’y venais dans le cadre d’une recherche cinématographique sur les rituels de passage célébrant la puberté des jeunes filles : L’or rouge.

Cette recherche m’avait d’abord menée en Arizona, au cœur des montagnes, où je fus accueillie par une famille apache. En robe de buffle blanche et recouverte de pollen doré, mise à l’épreuve par les Crown Dancers, esprits descendus des montagnes, Joycinda, 14 ans depuis peu, participait à la cérémonie « Changing Woman ». Elle dansa trois jours et trois nuits avant de retrouver son jean, son T-shirt et son coca-cola, désormais femme.

En septembre 2000, je me retrouvai au pow-wow de Wemotaci, petit village atikamekw à 115 kilomètres au nord de La Tuque, à l’invitation du chef de bande Marcel Boivin, rencontré à Listuguj. La longue route de terre qui mène à Wemotaci traverse une forêt sauvage, dense, parsemée de grands lacs. Cette route est dangereuse. Plusieurs y ont trouvé la mort. Je l’ai souvent utilisée. Chaque fois, elle m’a semblé interminable. Après le pont traversant le Saint-Maurice, qui était autrefois la seule voie d’accès au village, la petite communauté apparaît, longeant la rivière, son cimetière à sa gauche. Premier rendez-vous dans la maison de Marcel Boivin et de son inspirante épouse Mary Coon, que j’allais vite considérer comme une amie. J’expose mon projet de film. Mary ouvre la porte arrière de la maison et appelle quelqu’un. Une jeune femme entre : Wapikoni Awashish. Je ne me doute pas de l’importance que cette jeune femme de 19 ans, dont le prénom signifie petite fleur, prendra dans ma vie et dans celle des jeunes des Premières Nations du Québec.

Pendant deux ans, je prends le train depuis Montréal jusqu’à Sanmaur, la petite gare à la limite de la communauté. Chaque fois, quelqu’un m’attend dans son pick-up pour me conduire dans la communauté. Chaque fois, on me trouve un lit et un local où travailler en groupe et écrire ensemble. Comme le scénario sur les rituels de passage est reporté aux calendes grecques, on travaille plutôt à l’écriture d’un scénario de fiction. Une histoire prend forme avec trame dramatique et dialogues imaginés par ce groupe assidu et collaboratif. « La fin du mépris », c’est le titre du scénario qui témoigne de leurs préoccupations. La première version est présentée et acceptée par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) en 2002. Plusieurs des scénaristes y jouent un rôle.

Mais le destin en décide autrement. Le 30 mai de cette même année, alors qu’elle se rend à un bingo, la voiture dans laquelle se trouve Wapikoni heurte un camion forestier. David, membre du groupe et futur chef, me téléphone pour m’annoncer son décès. J’ai l’impression de recevoir moi-même le billot qui l’a percutée en plein cœur. Douze ans plus tard, le chagrin m’habite encore. J’aimais comme ma propre enfant cette jeune fille lumineuse et douce. Elle m’avait aidée à m’intégrer dans la communauté, fait découvrir tout un pan d’un univers difficile. Wapikoni avait perdu à l’adolescence sa mère, décédée d’une overdose. Je ne sais plus trop qui de nous deux était l’aînée et qui était l’enfant. C’était tantôt l’une, tantôt l’autre. Oui, la rencontre de Wapikoni a été l’une des rencontres exceptionnelles qui marquent une vie.

Après le rituel funéraire traditionnel célébré en cachette dans la cour de Mary Coon, il a été impossible de poursuivre l’écriture du scénario. Mais cette communauté, je l’avais apprivoisée et je l’aimais. J’y comptais des amis chers. J’avais pu constater la détresse des jeunes, être témoin du nombre élevé de suicides et des hélicoptères qui vrombissaient ponctuellement dans l’air pour venir urgemment en aide à quelque désespéré, voire du téléphone cellulaire qu’Alexandra avait toujours en main au cas où un appel au secours lui parviendrait. Je ne pouvais partir comme ça.
Déjà, pour Montréal et pour Québec, j’avais eu l’idée du Vidéo Paradiso, qui poursuivait le travail amorcé auprès des jeunes de la rue à la suite de « L’armée de l’ombre ». Ce long-métrage réalisé en 1999 leur donnait la parole. Le Vidéo Paradiso, premier studio mobile de création vidéo et musicale, continuera de le faire.

Ce studio ambulant met à la disposition des jeunes le matériel technologique nécessaire pour leur permettre de réaliser des films sur des sujets qui leur tiennent à cœur, d’enregistrer leur musique, de prendre la parole, de la faire entendre, de devenir visibles. Et de contrer ainsi le goût de mourir : que la mort ne soit plus une solution de rechange au mal-être, mais que la création, le plaisir et la valorisation qui en découlent le soient.

Ainsi naît le Wapikoni mobile, baptisé en l’honneur de cette chère Wapikoni. L’Office national du film (ONF), avec André Picard à la direction du programme français, décide de m’épauler.
Je réalise une vidéo pour présenter le projet au Conseil de la Nation atikamekw (CNA). Puis, Clément St-Cyr, alors administrateur du CNA, nous accompagne, Liliane Tremblay et moi, à Wendake dans le but de rencontrer Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, et Claude Picard, son attaché politique. J’obtiens aussi leur l’appui. Le Wapikoni mobile est cofondé officiellement le 16 juillet 2003 par le Conseil de la Nation atikamekw et le Conseil des jeunes des Premières Nations, alors représenté par Maxime Vollant.

Guy Gendron, qui avait contribué à la mise sur pied du studio de l’Institut national de l’image et du son (INIS), met la main à la pâte. On trouve une vieille caravane qui avait usé sa carcasse sur les routes de Floride. Débarrassée du lit, la chambre devient une salle de montage, la douche un mini studio de son, le salon et la cuisine un lieu de rencontres, d’échanges, de formation. Et commence ainsi la grande aventure!

En 2004, les ateliers dans les communautés sont au nombre de cinq : trois communautés atikamekw (Wemotaci, Manawan Opitciwan) et deux communautés anichinabées (Pikogan et, jumelées, Lac-Simon/Kitcisakik). Les formateurs – Rachelle Alouki-Labbé, Eza Paventi, Patrick Pellegrino, Mathieu Arsenault, Alexandre Lachance – sont alors de véritables pionniers.

Chacun des ateliers dure quinze jours, ce qui se révèle rapidement beaucoup trop court. Les équipes s’épuisent. La caravane, mal adaptée au climat, reste emprisonnée dans la neige de Wemotaci jusqu’au printemps suivant.

Les ateliers suivants durent donc un mois, plus une semaine de recrutement. Un intervenant jeunesse s’ajoute à l’équipe de deux formateurs. Nous fonctionnons depuis le début avec un coordonnateur autochtone originaire de la communauté visitée.

Le Wapikoni a maintenant responsabilité humaine. De jeunes participant.e.s cheminent vers un mieux-être et une confiance accrue en eux-mêmes et en la vie. Je suis personnellement témoin de moments à la fois bouleversants et lumineux. Je crois déjà à la création comme outil de résilience, et durant toutes ces années, j’en ai plusieurs fois la preuve sous les yeux. Dans les moments difficiles, c’est ce qui nous permet de poursuivre et de survivre aux crises, petites ou grandes.

L’une d’entre elles, « La crise », aurait pu signifier la fin du Wapikoni. En 2011, Service Canada, partenaire principal, se retire brutalement du financement du projet. La moitié de notre budget disparaît d’un coup. C’est finalement le soutien de la population, des Autochtones en particulier, qui permet au Wapikoni de survivre. Des pétitions sont signées, des lettres écrites par centaines et envoyées au gouvernement fédéral; le grand chef Atleo, le chef local Ghislain Picard, Matthew Coon Come, l’Association nationale des centres d’amitié autochtones, des participant.e.s et leurs parents sont parmi les signataires. C’est ce qui nous permet de reprendre espoir. Grâce à l’acharnement de l’équipe de financement, on voit enfin la lumière. Santé Canada devient notre partenaire principal, bien conscient de l’impact positif du Wapikoni sur la santé globale des jeunes des communautés autochtones. Le Wapikoni a d’ailleurs été reconnu comme projet modèle dans le plan directeur de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador. En période de recrudescence des suicides, des communautés comme celle de Lac-Simon ou de Uashat font appel au Wapikoni pour obtenir un atelier supplémentaire.

Au fil du temps, les communautés visitées se multiplient, avec une invitation par lettre des différents conseils de bande. Depuis 2004, trente-deux communautés ont été visitées au Canada. Chacun des ateliers regroupe en moyenne 25 participant.e.s et génère 5 courts-métrages sur des thématiques choisies par les participant.e.s. Des milliers de jeunes les ont maintenant fréquentés.
Peu à peu, au fil des festivals internationaux où les films réalisés sont sélectionnés, on crée des partenariats. La méthodologie du Wapikoni se propage. Nous sommes ainsi invités à donner des ateliers, en Amérique du Sud principalement (Bolivie, Pérou, Chili, Panama) en collaboration avec différents organismes : Oxford Commitee for Famine Relief (OXFAM-Québec), Centro de Culturas Indígenas del Perú (CHIRAPAQ) au Pérou, El Centro de Formación y Realización Cinematográfica (CEFREC) en Bolivie, Initiative vidéo stratégique et LafkenNyZugvn au Chili, Smithsonian Institute et Université McGill au Panama. Des cinéastes autochtones de différentes communautés du Québec sont invité.e.s à participer et à collaborer à ces formations : Marie-Pier Ottawa au Panama, Elisa Moar au Chili, Réal Junior Leblanc et Kevin Papatie en Nouvelle-Calédonie chez les Kanaks, Emilio Wawatie, Raymond Caplin et Shaynah Decontie en Finlande chez les Samis.

Des communautés d’ici sont également jumelées à des communautés d’Amérique du Sud. Paul-Émile Ottawa, alors chef de Manawan, fait parvenir un présent au chef de Malalhue, la communauté visitée au Chili, tandis que, sous la responsabilité de Catherine Potvin, chercheure pour la chaire UNESCO McGill « Dialogues pour un développement durable », et de François Laurent, un groupe d’Emberas du Panama est accueilli par la communauté anishinabe de Kitcisakik en Abitibi.

Par ailleurs, la diffusion des films prend de plus en plus d’ampleur. Dès les débuts du Wapikoni, les courts-métrages réalisés sont projetés devant la communauté en fin d’ateliers. Il s’agit toujours d’un moment fort de fierté identitaire de la collectivité et de rapprochement intergénérationnel.

Après cette traditionnelle projection communautaire qui réunit toujours des centaines de spectateurs, a lieu le lancement annuel dans le cadre du Festival du nouveau cinéma (FNC). Les participant.e.s viennent de leurs communautés, souvent éloignées, pour présenter leurs œuvres devant un public chaque année plus nombreux.

Il faut rappeler que le Wapikoni est d’abord un projet de médiation dont le mandat est multiple : briser l’isolement des communautés éloignées, développer la fierté culturelle et identitaire, encourager l’empowerment et le leadership, créer des ponts vers l’autre, réduire ainsi le racisme et les préjugés, et contribuer à la solidarité entre les peuples.

Au-delà de l’art et de la liberté d’expression, la vidéo et la musique deviennent alors de puissants outils de transformation sociale pour les jeunes des Premières Nations et pour la société en général. On dit souvent que la construction d’un réseau est la meilleure protection contre les idées noires. La circulation des films dans près de 250 événements publics chaque année contribue à la construction de ce réseau. Souvent, les cinéastes en herbe se déplacent avec leur film au Canada ou à l’étranger. Ils sont de fiers ambassadeurs de leur culture, côtoient d’autres créateurs et élargissent leur horizon. Le Wapikoni est d’abord une histoire de rencontres.

Près de 1 000 films ont été réalisés dans le cadre du Wapikoni depuis ses débuts. Ils ont été présentés entre autres à l’Exposition universelle de Shanghaï au pavillon du Canada, au volet culturel des Jeux olympiques de Vancouver, à guichets fermés dans huit salles du festival de Clermont-Ferrand en France, au festival Sundance et dans près d’une centaine de communautés autochtones d’Amérique du Sud, notamment mapuche et quechuas. Souvent réalisés en langues ancestrales, ces films ont aussi été traduits en français, en anglais, en espagnol, en italien, en mandarin, en hongrois. Ils sont récipiendaires de 147 prix et mentions dans des festivals nationaux et internationaux.

Des jeunes prennent la relève. Le mouvement Idle No More en est un bel exemple. Des participant.e.s du Wapikoni contribuent aussi maintenant à cette visibilité. Leur caméra est une arme, comme le dit bien Réal Junior Leblanc, lauréat de plusieurs prix avec ses films. Kevin Papatie fait le tour du monde avec ses propres œuvres et y témoigne fièrement de sa culture. Il s’est rendu en Bolivie, avec des cinéastes et militant.e.s autochtones du monde entier desquels il s’inspire. Marie-Pier Ottawa a présenté ses œuvres dans plusieurs festivals internationaux et enrichi sa pratique artistique. Elle travaille maintenant à Rezolution Pictures à Montréal. Quant à Abraham Cote, il enseigne maintenant la vidéo à Kitigan Zibi, sa communauté. Le parcours du jeune Micmac Raymond Caplin est fulgurant : en trois ans, il passe du sous-sol de Listuguj, où son père s’inquiétait de lui, au Wapikoni où l’on découvre son talent inouï pour le dessin, puis à l’école des Gobelins, à Paris, qui lui offre une école d’été après avoir vu sa première animation. Il termine maintenant sa scolarité en cinéma à l’Université Concordia. Trois autres participant.e.s l’ont suivi à Concordia tandis que Jani Bellefleur, participante de la Côte-Nord, a été la première autochtone diplômée de l’INIS. On ne peut passer sous silence le parcours impressionnant de Samian, qui a participé à la première escale du Wapikoni à Pikogan il y a douze ans et a longtemps été porte-parole du Wapikoni. Il a maintenant à son crédit trois albums hip-hop encensés par la critique en plus d’une prestigieuse carrière comme photographe et comédien.

L’année 2014 a marqué un jalon important pour le Wapikoni avec la création du premier Réseau international de création audiovisuelle autochtone (RICAA) qui regroupe aujourd’hui 50 membres de 18 pays. Ces créateurs et créatrices d’horizons différents peuvent ainsi unir leurs voix et se faire entendre par la création d’œuvres cinématographiques collectives et travailler ensemble à la solidarité entre les peuples, autochtones et non autochtones, dans le but d’un enrichissement réciproque et d’une société plus juste. Un premier long-métrage « Le Cercle des Nations » qui abordait le thème de la revitalisation culturelle naissait de cette collaboration en 2016. La prochaine thématique abordée sera celle des femmes.

Poursuivant son évolution, le Wapikoni et Musique Nomade (volet musical du Wapikoni) créent en 2017 le Vélo Paradiso dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal. Cette flotte de 5 vélos de projection sillonne les arrondissements de Montréal en diffusant sur grand écran les meilleurs courts métrages du Wapikoni ainsi que des vidéoclips issus de collaborations entre musiciens autochtones et artistes de la diversité culturelle. Ces projections visent encore à créer des ponts entre autochtones et non-autochtones urbains.

Par ailleurs, grâce à l’appui financier du gouvernement du Canada et du Fonds Canada 150, le Wapikoni mobile a entrepris cette année la tournée du Canada avec « Le Wapikoni mobile : d’un Océan à l’autre : La Réconciliation par les arts médiatiques ». Le Wapikoni réalise ainsi des ateliers dans toutes les provinces du Canada tandis qu’une petite caravane de projection « Le Cinéma sur roues » s’arrête dans 100 communautés autochtones et 50 villes pour y diffuser, par le cinéma, la voix des Autochtones.

 

Photo : Escale du Wapikoni mobile dans la communauté de Wikwemikong, 2017. Photographie de Mathieu Buzetti Mélançon.

Manon Barbeau

Depuis plus de trente ans, MANON BARBEAU oeuvre comme scénariste et réalisatrice. Elle a cofondé le Wapikoni mobile, studio ambulant de créations vidéo et musicales destiné aux jeunes des Premières Nations en collaboration avec le Conseil de la nation Atikamekw et le Conseil des Jeunes des Premières Nations. En 2014, Manon Barbeau fonde le RICAA, premier Réseau International de Création Audiovisuel Autochtone. Puis en 2017, elle initie un projet pancanadien : « Le Wapikoni : la Réconciliation par les arts médiatiques ».