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L’éducommunication pour la citoyenneté des femmes...

L’éducommunication pour la citoyenneté des femmes

Le début de mon parcours à l’École de Communications et Arts de l’Université de São Paulo (ECA/USP) est en relation avec la trajectoire du mouvement féministe. En 1996, lors de mon retour du Canada, où j’ai vécu pendant huit ans, j’ai commencé à travailler comme coordonnatrice de l’organisation Réseau des femmes dans l’éducation, située dans la ville de São Paulo. L’année suivante, motivée par la passion pour l’académie et par le travail d’éducation pour de nouvelles relations entre femmes et hommes, le rêve de m’inscrire à l’Université de São Paulo (USP) s’est concrétisé puisque j’avais été acceptée au cours de Gestion de processus communicationnels (ECA/USP).

Appliquant la théorie à mes expériences pratiques, je confirme que le féminisme et la communication vont main dans la main et représentent un chemin indéniable et nécessaire dans la lutte face à l’inégalité des genres. Le radicalisme (dans le sens marxiste du terme) de cette lutte doit être au-dessus du sectarisme actuel en ce qui concerne les moyens de communication de masse et cela touche plusieurs organisations. Les médias ne représentent ni le sauvetage, ni la destruction, mais un champ fondamental de l’intervention pour une plus grande citoyenneté active. C’est l’« aura » qui ressort de ces recherches.

Les résultats de mes travaux académiques proposent des contributions concrètes pour une activité plus efficace dans le mouvement féministe. Et cela en connectant l’éducation non formelle avec la communication, à la recherche du même objectif des pionnières et des pionniers de cette lutte : une société avec égalité des droits – relations d’égalités, en ce qui concerne les différences –, sans laquelle il ne sera possible d’arriver à une démocratie et à une pleine citoyenneté.

En cherchant l’interface entre la communication et le féminisme, telles recherches ont comme prémisses le fait que tous les deux possèdent le savoir d’une existence intrinsèquement entrelacée. Il faut aussi reconnaitre qu’au cours des luttes pour l’émancipation des femmes, les médias ont eu un rôle important, passant des moyens imprimés à analogiques et numériques, et ce, sur la scène nationale comme internationale. Cette intervention transformatrice va à l’encontre du langage stéréotypé, soit écrit ou imagé, celui qui renforce le sexisme ou autre discrimination.

Pour proposer une pratique proprement dite d’éducommunication et de communication à distance – centralisée sur l’identité des discours et sur les formes de les transmettre –, la recherche va à l’encontre de la vision aliénante de l’École de Frankfurt et adepte du potentiel politique transformateur soutenu par des auteurs comme Jürgen Habermas, Jesús Martin Barbero et Paulo Freire. Dans ce cas, il est nécessaire, comme condition préalable, de gérer la communication avec des objectifs clairs et partagés entre les membres des groupes impliqués. Ce qui signifie, chercher la réponse à la question mise de l’avant par Habermas[1], et qui se résume comme suit : « à quel mode de comportement commun les gens veulent se compromettre? ». Selon lui, la communication se traduit par la quête de la compréhension, en reconnaissant les connexions entre la dimension de la subjectivité et de l’intersubjectivité. Une action communicative doit avoir un destinataire capable de la recevoir. Aucune action ne se caractérise comme telle, si d’un autre côté il n’y a personne pour la recevoir, considérant que le et la récepteur.trice sera celui et celle qui la dirigera, puis après l’avoir recréé par soi-même, pour ensuite participer à une action de communication de manière continue avec d’autres agents sociaux. Comme l’explique bien Habermas :

[…] les membres d’un collectif doivent arriver à une décision commune. Ils doivent essayer de se convaincre mutuellement qu’il est pertinent de chacun, que tous agissent ainsi. Dans ce type de processus, chacun indique à l’autre les raisons pour lesquelles il peut vouloir qu’une forme de comportement soit transformé socialement obligatoire. Chaque personne concernée doit pouvoir se convaincre que la norme proposée est, dans les circonstances données, « également bonne » pour tous.

Selon l’analyse de Citelli[2], d’autres chercheurs de la même génération, pour une production latino-américaine, concluent que l’évolution des études communicationnelles est délimitée par « un tournant d’impossibilités s’ils ne reçoivent l’apport critique nécessaire qui inclut la compréhension des mécanismes sociaux de production, de circulation et de consommation des messages ».

Le modèle des médiations

C’est à partir de ce point d’impasse, dans les années 1980, que le modèle des médiations commence à se consolider. En fonction des études culturelles élaborées au cours des années 1960, ce modèle se concentre sur la réception de son message. Ce processus de redéfinition du message survient « entre » l’émission et la réception dans le champ dominé par les médiations. La capacité de réflexion – de redéfinition – des gens se situe spécifiquement dans le champ des médiations, puis, en plus de l’émission et de la réception, existe un processus de dialogue intérieur. Il s’agit d’un processus dont les sens se complètent dans le jeu idéologique des expériences culturelles et sociales, par exemple : la famille, les amis, l’école, l’église, associations.

La théorie de Jesus Martin Barbero[3] sur les médiations trouve écho pour redessiner les études communicatives. Ses recherches indiquent que le centre souffre de l’action de plusieurs sphères de la société. Barbero déplace la discussion des moyens pour les médiations et pour l’action efficace des messages. Au lieu des moyens seulement représentés par les ressources de production, c’est-à-dire les entreprises de communications et leurs champs d’intérêt, ils doivent travailler en tenant compte de plusieurs instances concernées et de plusieurs réseaux de relations de la population. Ainsi, le phénomène de réception est médié par des instances de la société. Ce sont les intermédiaires qui arbitrent les influences et ils peuvent donc, à travers des pratiques participatives, manipuler les moyens et les ressources afin de dominer les langages et les techniques. La thèse principale est celle où il existe un désordre provoqué par la nouvelle sensibilité, liée à la variation préfiguratrice, formée par les relations qui sont marquées par le désordre culturel, la déterritorialisation et l’hybridisme du langage.

En plus de Barbero, auteur espagnol qui vit en Colombie depuis 1963, ce modèle a été élaboré en profondeur par des chercheurs comme le Mexicain Guilhermo Gomes Orozco et l’Argentin Nestor García Canclini. Ici au Brésil, plusieurs chercheurs de l’École de Communications et Arts de l’Université de São Paulo (ECA/USP) se sont penchés, à partir de ces études, sur un champ spécifique du savoir qui s’intitule éducommunication. En quelques mots, « éducommunication » peut être définie par l’interrelation entre la communication, le social et l’éducation, en tant que champ d’intervention social précis.

Dans les prémisses de ces études pour une éducation, pour la communication, en suivant le célèbre schéma du step by step, on arrive à la séquence d’actions suivantes : 1) Gestion d’agir de manière communicative à l’intérieur des groupes; 2) Maîtrise instrumentale (maîtrise des modes de fonctionnement, de compréhension et de reconnaissance des techniques de formatage et de perception des logiques économique et politique qui influencent les mécanismes de production, de circulation et de consommation); 3) Lecture critique des domaines; 4) Mécanismes efficaces d’intervention. Ces objectifs étant poursuivis, sont en harmonie avec le sens premier du mot communication, contenu dans sa propre composition : rendre COMMUNE une ACTION. Selon Baccega[4] :

[…] la communication est l’interaction entre les sujets… Pour obtenir communication, il est nécessaire que les interlocuteurs aient une « mémoire » commune, qu’ils participent à une même culture. Car la communication se manifeste dans nos discours et les discours qui circulent dans la société se constituent à partir de l’intertextualité.

Selon Baccega[5], étant donné que la communication devient efficace que lorsqu’elle est appropriée et devient une source d’un autre discours, pour l’interlocuteur, la condition de diffuseur lui doit être habitué. Il est pourtant, l’interlocuteur/diffuseur. D’un autre côté, pour Deleuze et Guattari[6] :

Il n’existe pas d’énoncé individuel, jamais. Tout énoncé est un produit du contenu, ce qui veut dire, des agents collectifs d’énonciation (par des « agents collectifs » ne sont pas des populations ou des sociétés, mais des municipalités).

On reprend l’apprentissage de base que l’humanité a toujours développé des stratégies dans le but de s’instrumentaliser pour une transmission d’information et de connaissances.
En arrivant à la fin du 20e siècle, en célébrant la plus grande révolution avec les avancées des médias numériques qui a sur Internet sa plus grande expansion. Pour la première fois, l’interaction est possible en temps réel, au-delà de l’importance du rôle du public qui passe d’un simple consommateur à un producteur d’images.

Puis, c’est dû à cette récente révolution communicative que ces mouvements féministes apportent de nouvelles perspectives pour la lutte pour la transformation des relations sociales de genres. Et ce, dans la mesure que les médias peuvent améliorer la perception et la matérialisation asymétrique du pouvoir entre les sexes, qui place l’homme en situation de dominance et qui provoque de tragiques conséquences dans la société. Les nouvelles notions de temps et d’espace, le nouveau mode de ressentir, de penser et d’agir peuvent accélérer l’harmonisation des relations construites socialement, culturellement acceptées et maintenues historiquement depuis des millénaires.

Les médias comme instruments de transformation de la réalité

Sans aucun doute, à chaque innovation dans les formes d’expressions, de transmission d’informations et de connaissances, les stratégies pour arriver à un plus grand pouvoir de la diffusion dans les messages de libération de l’oppression patriarcale contre les femmes, s’améliorent.

À l’ère numérique, les possibilités d’intervention féministe trouvent un écho encore plus fort. La révolution des technologies de l’information et des communications (TIC) a provoqué de nouvelles notions de temps et d’espace, un nouveau mode de sens, de pensées et d’actions. L’environnement médiatique exerce une influence sans précédent sur la production des sentiments des gens, en plus de concrétiser de l’utopie d’une société juste et égalitaire.

Par conséquent, peu importe la proposition politique et/ou éducative, il ne faut pas ignorer les TIC et la complexité de celles-ci, de plus avec la crise pragmatique maintenant installée. La constitution de l’imaginaire est tout aussi connectée à la construction culturelle des relations de genres, qu’avec l’influence des TIC dans la formation des gens, considérant que la réalité se construit à partir de l’objectivité et de la subjectivité. Comme le souligne Cristina Costa[7] : « c’est un jeu entre moi et la culture. D’un côté, la culture s’impose à nous; d’un autre, nous en faisons partie. Il s’agit d’un jeu dans lequel quelque chose me renferme, mais ne me renferme pas entièrement ».

Afin de projeter l’avenir, il est nécessaire de revoir le passé et d’analyser le présent, époque où les TIC représentent le plus grand pouvoir du nouvel ordre politique, économique, social et culturel. Dans l’enchevêtrement dynamique des structures de l’imaginaire, il se tisse des liens qui peuvent être renforcés – dans le but de perpétuer les inégalités de genres – ou s’assouplir, visant à défaire les modèles des rôles établis par la dynamique sociale. C’est à partir de l’éducation, celle qui transforme l’être humain en agent politique, que les conditions changeront. Ces « réalités » sont présentes dans la construction sociale des genres, tissée à partir des divers réseaux de relations d’un individu : famille, église, école, associations populaires, partis politiques, moyens de communication de masse…

À l’aide des résultats de ce parcours et de l’analyse de telles recherches, il a été possible de formuler des recommandations concrètes pour un mouvement féministe, tout en démontrant les possibilités d’activités éducommunicatives et de la communication à distance soutenues par les médias. Notamment, les réseaux sociaux définissent de nouvelles formes de représentation de la femme. Les médias, en particulier, altèrent les modèles stéréotypés de la représentation de la femme, en favorisant une action plus efficace du mouvement féministe à travers la communication et la distance. Et, sans l’ombre d’un doute, les défis actuels poursuivent le même objectif des pionnières de cette lutte : une société avec l’égalité des droits – relations harmonieuses et un respect des différences –, sans laquelle il serait impossible d’établir une démocratie et obtenir une pleine citoyenneté.

Il faut considérer que malgré l’évolution significative de la condition de la femme, intensifiée au courant des dernières décennies et grâce à l’impulsion donnée par le mouvement féministe, l’impasse demeure dans la quête pour l’égalité dans la division de l’espace public et privé. Ceci démontre la permanence des clichés et des mythes qui vénèrent, de forme effervescente, l’identité masculine et féminine.

Les nouvelles dynamiques communicatives qui submergent de l’ère numérique, consolidant dans les pratiques quotidiennes une multitude de formes d’apprentissage et d’expressions personnelles et interpersonnelles, s’ajoutent de manière à améliorer les narratives révolutionnaires féministes mises en place peu après la deuxième moitié du siècle passé. Comme résultat, il figure ainsi une implacable occasion d’une progression de la lutte pour l’égalité des relations sociales des genres, par l’entremise d’une stratégie de pratiques éducommunicatives et de communications à distance, afin qu’il y ait une reformulation du programme féministe. Et cela, visant la consolidation de formes plus efficaces de l’intervention politique et de progrès dans les activités pour l’égalité des genres.

Afin de clore le sujet – sans oublier de souligner les contributions gérées collectivement sur de telles recherches, lesquelles ne s’établissent pas comme vérités absolues –, en mettant l’accent sur la réflexion critique de Citelli[8], dans le sens que « […] entre l’“ici” et le “là”, afin de retrouver notre tension théorique de base, la semence peut fructifier; pendant les intervalles les étincelles distribuent de la lumière et font des langages des endroits de créations idéologiques », qui est emballé par la phrase de Paulo Freire[9] puisque « le monde n’est plus, le monde est ».

 

Traduction par Pedro Luiz Freire Cardadeiro

Illustration par Meriem Wakrim, 2017

 


Notes
1 Habermas, J. (1989). Consciência moral e agir comunicativo. Tradução : Guido Antônio de Almeida. RJ: Ed. Tempo Brasileiro, p. 91
2 Citelli, A. O. (2004). Comunicação e Educação. A linguagem em movimento. 3ª ed. SP: Senac, p. 32
3 Martin-Barbero, J. « Heredando el futuro. Pensar la educación desde la comunicación ». Revista Nómadas. S/d
4 Baccega, M. A. (2002). « Comunicação: interação emissão/recepção ». Revista Comunicação e Educação. no.23. ECA-USP/Ed.Salesiana. jan-abr/2002. p. 7-8
5 Baccega, M. A. (2000-2001). « A construção do campo comunicação/educação: alguns caminhos ». Revista USP. no.48, p. 20
6 Deleuze, G. et Guattari, F. (2009). Mil Platôs Capitalismo e Esquizofrenia. Volume 1. Tradução : Aurélio Guerra Neto e Célia Pinto Costa. Editora 34, p. 51.
7 Aula ministrada em 25/5/2010, na disciplina Fundamentos da Comunicação e Expressão Humanas, na USP/ECA, coordenada por ela.
8 Op. cit. p. 60
9 Op cit. p. 85

Références
Soares, Ismar de Oliveira (1998). O campo da Comunicação/Educação, suas subáreas e a emergência de um novo espaço profissional. Pesquisa do Núcleo de Comunicação e Educação da Escola de Comunicações e Artes da Universidade de São Paulo (NCE/ECA/USP). SP.
VIEIRA, Vera (2012). Comunicação e Feminismo: as possibilidades da era digital. Tese (Doutorado em Comunicação) – Escola de Comunicação e Artes da Universidade de São Paulo, São Paulo.

Vera F. Vieira

VERA F. VIEIRA détient une maîtrise et un doctorat en Sciences de la communication de la USP/ECA et est directrice générale de l’Association des femmes de la paix.