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Les contradictions du modèle énergétique et la vio...

Les contradictions du modèle énergétique et la violation des droits humains chez les femmes affectées par les barrages

C’est indéniable que l’énergie a une importance stratégique puisqu’elle est associée à la production de plus-value et elle est également utilisée pour augmenter l’exploitation de la force de travail des ouvriers et ouvrières. Dans la phase actuelle du capitalisme, l’appropriation privée de biens naturels à grande échelle, comme l’eau et l’énergie, devient de plus en plus un enjeu très grave. À cet effet, c’est fondamental de comprendre ce qui se cache en arrière-plan de la lutte pour le contrôle de ces biens par les entreprises.

 

La marchandisation de l’énergie

À partir des années 1990 et avec l’apogée du néolibéralisme, un cycle de privatisation fut imposé au Brésil et ses conséquences ont eu un impact profond sur la vie du peuple brésilien. Cela fut la cause directe de la perte de droits sociaux historiquement conquis par la classe ouvrière. En même temps, plusieurs entreprises étatiques très importantes furent vendues aux entreprises multinationales à des prix beaucoup plus bas que leur prix réels. L’État est désormais soumis face au capital et aux intérêts de ces entreprises.

En ce qui a trait au secteur énergétique, au-delà d’une augmentation de l’exploitation de la classe ouvrière à travers la hausse du prix de l’énergie électrique, on observe une multiplication de complexes hydroélectriques qui ont affecté une partie importante de la population. En plus, le fractionnement de l’industrie énergétique, organisé par le système financier international, l’a divisée en différentes branches d’activité : production, transmission, distribution et commercialisation. Tout cela ayant comme but d’assurer un taux de profit en constante croissance. En conséquence, les coûts de production de l’énergie hydroélectrique, considérés comme les plus abordables, sont devenus extrêmement chers, générant un profit extraordinaire, similaires aux coûts associés à d’autres sources d’énergie, telles les usines thermiques et le pétrole.

Au-delà du prix élevé de l’énergie qui est payé par la population, elle est également offerte de façon précaire : il y a plusieurs régions du pays qui n’ont toujours pas d’accès à l’énergie et les oscillations, les black-out, le faible entretien des réseaux, entre autres, sont récurrents. D’un autre côté, l’industrie consomme plus de 40% de l’énergie générée par le pays, profite de plusieurs incitatifs fiscaux et paye un prix beaucoup moins cher que celui payé par les travailleurs et travailleuses.

Dégradation de l’environnement, violation de droits et précarisation du travail

Au Brésil, la construction de barrages cause un grand impact environnemental et social. L’absence d’études à ce sujet entraîne des problèmes tels la dégradation de la flore et de la faune, des inondations, des impacts sur la vie et le cycle reproductif des poissons, des conséquences sur les eaux souterraines et la contamination de puits d’eau potable, entre autres. Le sens commun incite à croire que l’énergie générée par l’hydroélectricité serait propre permettant la commercialisation de réserves de charbon et ayant un faible impact environnemental. Nonobstant, il devient de plus en plus clair que cette façon de générer l’énergie provoque la dégradation de l’environnement et ne peut donc pas être considérée comme une énergie propre.

De surcroît, il y a de nombreux cas de violation des droits humains des personnes affectées par les barrages, délogées de leurs foyers et de leurs terres sans aucune compensation. On estime que plus d’un million de personnes ont déjà été affectées par les barrages au Brésil et 70% parmi celles-là n’ont reçu aucune compensation. De plus, d’ici 2021, les projets de barrages en construction ou en phase de planification affecteront environ 250 000 personnes supplémentaires[1].

Au-delà des problèmes environnementaux et des personnes directement affectées par les barrages, ce modèle énergétique nuit aussi aux travailleurs et travailleuses de ce secteur, qui subissent des pertes salariales importantes. De plus, on note une hausse d’accidents avec un taux de décès élevé, des amputations de membres et l’absence d’assistance pour les travailleurs et travailleuses. On observe donc une situation de précarisation accentuée du travail obéissant à la logique d’augmentation de la compétitivité entre les entreprises. Il faut produire toujours plus, mais dans une période de temps chaque fois plus courte.

Face à ces constats, le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB) dénonce l’absence d’une politique énergétique qui puisse répondre à la fois aux enjeux environnementaux et aux droits des personnes affectées. Tant que cela ne sera pas mis en place, l’énergie sera considérée comme un enjeu d’affaire pour les entreprises et la protection de l’environnement et les droits humains comme un coût supplémentaire.

Pour le MAB, c’est seulement les processus d’organisation, de résistance et de lutte qui peuvent garantir les droits aux personnes affectées. En ce sens, le concept de « personnes affectées par les barrages » présuppose la prise en compte de nouvelles dimensions, au-delà de l’idée selon laquelle la « personne affectée » est un synonyme de « personne inondée ». Ce concept tient compte d’une multitude d’enjeux, tels la rupture des liens communautaires et les changements dans la dynamique productive : plusieurs individus quittent leur emploi comme pêcheur et deviennent agriculteurs ou encore, des paysans quittent le milieu rural et deviennent des travailleurs urbains, entre autres.

La place des personnes affectées dans la précarisation de droits

Le MAB reçoit beaucoup de dénonciations de violation de droits humains de la part des populations affectées et plus particulièrement des femmes. Selon la Commission spéciale des barrages, les femmes « sont particulièrement affectées et font face à des obstacles plus grands pour la reprise en charge de leurs moyens de vie ». Le pattern de violations découlant du modèle de développement énergétique est récurant en Amérique latine et ce dernier articule de façon structurelle les oppressions du patriarcat.

Dans le modèle énergétique dans lequel nous vivons, plutôt que de se baser sur les besoins sociaux – déjà matérialisés en droits à travers les luttes féministes – on observe que les droits deviennent un autre mécanisme de commercialisation pour la construction du barrage, fondés sur l’éthique du minimum possible. Ainsi, les femmes déjà affectées par les inégalités de genre, par la situation de pauvreté sociale, familiale et communautaire causée par le capitalisme, voient leur situation s’aggraver par la construction de barrages.

Dans le contexte d’une société machiste, les femmes sont des personnes affectées au fur et à mesure qu’elles sont responsables dans la structure sociale de l’organisation du foyer et des liens communautaires. À cause des barrages, leurs vies deviennent plus difficiles avec la montée de la violence. Par ailleurs, un réseau de marchandisation du corps de la femme s’établit, dont la prostitution en est une des facettes. Dans plusieurs cas, leurs voix ne font même pas d’écho, car les entreprises ne sont pas prêtes à les écouter.

En bref, nous pouvons lister six axes principaux de violations contre les femmes :

  • Le monde du travail : violations liées à l’invisibilité du travail des femmes; la perte du travail qui génère le revenu; la non-adaptation au travail urbain;
  • La participation politique : la disqualification de la femme comme sujet politique; l’absence de services de base tels que la garderie, le transport;
  • Préjugés des entreprises : la non-reconnaissance des femmes comme étant des interlocutrices; le concept « patrimonialiste » et patriarcal de la personne affectée;
  • La perte des liens communautaires et familiaux : les femmes subissent plus fortement les conséquences du démantèlement de la société en raison de leur place dans la division sexuelle du travail;
  • Difficultés occasionnées par les travaux d’infrastructures : la montée de la violence contre la femme, de l’exploitation sexuelle de femmes et enfants; l’augmentation du trafic de drogues;
  • L’accès aux politiques publiques : l’explosion démographique provoquée par le barrage rend encore plus difficile l’accès aux services publics déjà précaires.

La lutte des femmes affectées par les barrages

Le MAB se définit comme un mouvement populaire et autonome essentiellement fondé sur la lutte comme le principe qui définit la garantie des droits des personnes affectées par les barrages. Ce mouvement est en faveur de la construction d’un projet énergétique populaire et souverain et pour la transformation des structures injustes de la société.

Le travail d’organisation des femmes affectées par les barrages est fondamental pour la stratégie du MAB, car, comme dit une chanson : « la lutte n’est pas seulement des « companheiros (camarades) ». La lutte appartient à l’ensemble des femmes et hommes qui croient à un monde meilleur. Il faut analyser la réalité et comprendre que nous vivons dans un modèle de société capitaliste, impérialiste et patriarcal, où les grandes corporations du capital contrôlent l’économie, s’appropriant des biens naturels, des technologies, la force du travail dans le seul but d’accumuler des richesses au dépens de l’exploitation du travail des travailleurs et plus particulièrement, des femmes.

Notre objectif est que les femmes soient des sujets actifs du processus politique et d’organisation, réunissant les conditions de développer un travail qui rende possible l’émancipation et l’auto-organisation des femmes, avec la clarté de conscience que notre ennemi est un ennemi de classe. Les femmes affectées par les barrages chantent toujours des chants de lutte, pour les droits et pour l’émancipation des femmes provenant de tous les coins et régions du Nord, du Nord-est, du Sud, du Sud-est et du Centre-Ouest du Brésil. Elles luttent pour l’amour à la vie et crient : les femmes, l’eau et l’énergie ne sont pas des marchandises!

 

Photo : Arpillera brésilienne, Collectif national de femmes du MAB, Vinicius Denadai, Collection du MAB, 2014.

Traduction : Yussef Kahwage

 


Notes

[1] Selon l’étude du Plan décennal d’énergie, le nombre prévu de personnes affectées selon l’État est de 62 000 personnes. Pour le MAB, ce chiffre est sous-estimé car seulement la construction de Belo Monte a entraîné plus de 40 000 personnes affectées.

Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB)

Le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB) du Brésil est un mouvement national, autonome, populaire et de lutte. Le MAB est dirigé collectivement et sans distinction de genre, de religion, de couleurs de peau, de partis politiques et de niveau d’instruction des personnes. Nous sommes un mouvement revendicateur et politique. Notre pratique militante est guidée par la pédagogie de l’exemple et notre lutte se nourrit du profond sentiment d’amour envers le peuple et la vie.