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Les femmes et l’extractivisme en Amérique latine :...

Les femmes et l’extractivisme en Amérique latine : l’écoféminisme latino-américain

Depuis la colonisation, l’Amérique latine a toujours été un continent exportateur de ressources naturelles. Des métaux précieux au soya, il n’y a aucune différence : l’Amérique latine exporte la Nature. Après tant d’années d’exploitation, plusieurs des ressources naturelles de meilleure qualité se sont épuisées. Ainsi, il y a un déplacement vers de nouvelles régions pour pratiquer l’extraction, vers les forêts tropicales et vers des gisements de qualité inférieure.

Cette situation a été aggravée par ce qu’on appelle les extractivismes qui incluent des activités telles que les projets d’exploitation minière à grande échelle, l’exploitation pétrolière, la fracturation hydraulique ou les monocultures d’exportation. Toutes ces activités ont un grand impact social et environnemental et leurs conséquences affectent principalement les femmes. De leur côté, celles-ci contribuent grandement aux propositions pour un changement du type de relation entretenue avec la Nature.

Cette participation importante des femmes contre l’extractivisme justifie l’intérêt croissant pour les diverses approches qualifiées d’écoféministes au sens large. Le but de cet article est d’examiner quelques-unes de ces relations femmes et Nature en utilisant des approches théoriques originaires de différents continents et en se basant sur quelques expériences concrètes en Amérique latine.
L’importance des écoféminismes

L’incapacité d’arrêter la destruction de l’environnement et le fait d’ignorer les signes évidents de sa détérioration deviennent une conceptualisation, fortement ancrée dans tout contexte culturel ou l’être humain est conçu comme étant un élément distinct de la Nature. Basé sur cette dualité, les politiques économiques, les modes de production et les moyens de conservation mis en place par l’être humain n’ont jamais pu arrêter la destruction environnementale puisqu’ils viennent de concepts anthropocentriques.

Lorsqu’une catastrophe naturelle survient, ce sont toujours les femmes et les enfants qui sont le plus affectées[1]. Aussi, il est commun de voir que ce sont généralement les femmes qui résistent, sans céder, aux fausses « solutions » que les entreprises proposent, par exemple, les compensations financières. Parmi les approches féministes, il existe plusieurs courants de pensée qui analysent et génèrent des théories à propos du lien qui unit les destins des femmes et de la Nature. Ces types de féminismes, soit ceux qui considèrent que la non-égalité des sexes et la destruction de la Nature ont une origine commune, se nomment écoféminismes.

Le terme « écoféminisme » a été utilisé pour la première fois en 1974 par la féministe française Françoise d’Eaubonne afin de signaler le potentiel que les femmes pourraient apporter à une révolution écologique[2]. Depuis, le terme a été utilisé par plusieurs féministes provenant pour la plupart de l’hémisphère nord et s’est converti en un mode de pensée pluriel[3].

Certains courants affirment que la majorité des sociétés actuelles s’insère dans des structures patriarcales et hiérarchisées, basées sur des relations de dominance sur la femme et sur la Nature. En revanche, d’autres écoféministes donnent plus d’importance à la construction occidentale de la culture. Celle-ci se base sur des dualismes opposés, exclusifs et hiérarchisés qui génèrent les concepts de femme et de Nature. Les positions utilitaires, qui justifient la destruction de la Nature, sont aussi ancrées dans cette conceptualisation, de même que l’obsession de profiter de l’environnement pour stimuler la croissance économique. Évidemment, ces positions ne sont pas exclusives aux hommes. Au contraire, il y a également plusieurs femmes qui les défendent actuellement.

En Amérique latine, bien que le terme « écoféministe » ne soit pas utilisé, un volet environnemental a rapidement été greffé au programme féministe. Ceci a surtout été fait par les mouvements féministes autochtones qui ont compris que leurs droits en tant que femmes ne peuvent être respectés sans le respect de leurs droits collectifs et de leurs droits sur leurs territoires, incluant ainsi la thématique environnementale[4]. Cependant, le Réseau latino-américain des femmes de défense des droits sociaux et environnementaux (Red Latinoamericana de Mujeres en Defensa de los Derechos Sociales y Ambientales) se reconnaît actuellement comme écoféministe à part entière. Autrement dit, même si ce terme n’est pas nécessairement utilisé, l’écoféminisme est présent, explicitement ou non, dans les façons de faire et dans les objectifs du collectif.

Les femmes et l’extractivisme

L’économie féministe soutient qu’il y a une forte ressemblance entre les relations qu’entretient l’économie avec la Nature et celles qu’elle entretient avec les femmes. C’est pourquoi lorsqu’on pense à une nouvelle économie écologique, il est crucial de se pencher sur la manière dont ces relations s’entrelacent. L’économie orthodoxe traite les femmes et la Nature de la même façon : elles sont invisibles, perçues comme de simples ressources servant à la satisfaction masculine, conçues comme autorégénératives, passives et comme objets subordonnés à la volonté de l’homme/l’humain. Le modèle économique est masculin, autonome, rationnel et possède ses propres intérêts où toutes formes d’indépendance et d’émotion sont exclues. On y surestime la neutralité des jugements de valeur et les thèmes d’éthique y sont rigoureusement évités ainsi que toute autre discussion au sujet de « l’autre »[5].

Les perspectives économiques traditionnelles se réjouissent des indicateurs de croissance économique, de l’augmentation des exportations ou du financement des investisseurs. C’est une des raisons pour lesquelles les extractivismes se sont tant répandus en Amérique latine[6]. Les exemples les plus connus sont les records en matière d’exportation minérale, de progression du soya et d’investissements des pétrolières en Amazonie. Cela dit, les impacts sociaux et environnementaux de ces activités ne sont pas comptabilisés par les disciplines économiques traditionnelles et passent inaperçus.

Lorsqu’une entreprise d’extraction fait irruption dans une communauté, une série de processus rétroactifs se succèdent où l’environnement et les femmes sont affectés négativement[7]. Les conséquences peuvent être variées, mais les plus communes sont la perte d’accès aux ressources de subsistance primaire[8], les problèmes de santé et l’augmentation du taux d’alcoolisme, de violence et d’agressions sexuelles[9].

L’organisme « Colectivo Casa » a mené une enquête dans dix communautés boliviennes où il existe des conflits environnementaux actifs avec des entreprises minières. Si on compare les statuts sociaux des femmes dans les communautés basées sur le développement durable à celui des femmes dans les communautés dont l’activité économique principale est maintenant centrée sur les mines, on observe une dégradation croissante tant pour la Nature que pour les conditions de vie des femmes et le travail qu’elles occupent.
Le rôle des femmes face aux extractivismes

Dans la partie précédente, nous avons vu comment l’implantation d’une entreprise extractiviste déclenche une série de conséquences complexes et interreliées qui mènent à une détérioration de la Nature et à une dégradation de la qualité de vie de tous, en particulier des femmes.

Le contexte de distribution sociale du travail qui prévaut actuellement fait en sorte que les hommes sont plus prédisposés à accepter l’implantation d’entreprises extractivistes et à tolérer les impacts négatifs de leur action sur l’environnement en échange de certaines indemnisations, telles que des compensations économiques ou des promesses d’emploi. C’est ainsi que se forge une tendance généralisée où seules les femmes s’opposent à ce type d’entreprises, alors que les hommes sont plutôt tentés ou socialement forcés d’accepter un travail salarié au sein même de ces entreprises afin d’accomplir leur rôle désigné.

Depuis l’expérience du Centre latino-américain pour l’écologie sociale – CLAES (Centro Latino Americano de Ecologia Social), nous avons constaté que dans certains endroits, les femmes ne réagissent pas de la même manière que les hommes lorsque l’environnement où elles vivent est contaminé ou menacé.

Par exemple, une dirigeante autochtone en Bolivie signalait que les femmes sont celles qui « sentent que la pollution entre de toute part, surtout lorsqu’elles sont enceintes. Les hommes sont sales lorsqu’ils reviennent de la mine, ils se lavent et c’est tout »[10]. Dans ce témoignage, on constate des notions de relation, c’est-à-dire que l’environnement nous affecte et que nous affectons l’environnement. Il y a aussi une préoccupation pour les conséquences que la pollution peut avoir sur d’autres vies, au-delà de celle des femmes. Il y a la conscience d’un rapport, depuis et envers la Nature, qui génère un sentiment de responsabilité. Finalement, on reconnaît un sentiment de vulnérabilité puisqu’on admet ne pas avoir un contrôle complet, c’est-à-dire qu’une simple action (se laver) ne suffit pas pour éliminer la pollution. Tout cela crée de grandes différences entre la vision d’une perspective féminine et la position patriarcale, qui conçoit la vulnérabilité comme une faiblesse.

Le point de vue des femmes devra ainsi être important si elles veulent abandonner les modèles de développement traditionnel (qui, par leurs caractéristiques, sont masculins) et proposer des politiques et des modèles économiques qui considèrent la vie comme prioritaire.

« Extrahecciones »

Si on tient compte de ce qui a été décrit dans la partie précédente et qu’on se rappelle que les extractivismes ne sont possibles que si la Nature est conçue comme un ensemble de ressources que l’humain peut utiliser comme bon lui semble (soutenant ainsi le dualisme humain/Nature), je crois qu’il convient de présenter le concept d’extrahección tel que décrit par Gudynas. Selon l’auteur, l’extrahección serait « l’appropriation de ressources naturelles imposée de manière violente et brisant le cadre des droits de la personne et de la Nature »[11].

L’extraction de ressources naturelles de manière constante à travers l’histoire et dans tout le continent a fait en sorte que pour maintenir les modèles de développement actuels, qui consistent en l’exportation de la Nature en Amérique latine, il faudrait augmenter l’intensification de l’extraction. Dans cette Nature déjà tant affaiblie où vivent des populations très affectées, les droits de la personne et de la Nature (décrits par Gudynas)[12] se voient de plus en plus violés pour faciliter l’implantation d’entreprises extractivistes. L’impact que cela provoque est d’une telle force que les conséquences sociales et environnementales ne sont plus tolérables et qu’il n’y a plus de négociation possible.

Conclusion

J’ai écrit cet article dans l’intention de faire connaître, d’un point de vue féminin, certains aspects actuels de la grave réalité environnementale en Amérique latine. Je voulais avant tout mettre l’accent sur le rôle important joué par les femmes dans les conflits environnementaux et dans la recherche de solutions, un rôle qui est historiquement et systématiquement passé inaperçu. Certaines femmes, que ce soit pour des raisons culturelles ou biologiques, ont une compréhension beaucoup plus profonde des relations et des responsabilités que nous avons, en tant qu’êtres humains, envers la Nature. Cette compréhension les amène à adopter une position plus biocentrique. Loin d’être une faiblesse, la capacité que nous avons en tant qu’êtres humains, de reconnaître notre vulnérabilité face à l’état de l’environnement est plutôt une de nos plus grandes forces puisqu’elle nous vient d’une conscience réelle de notre profonde interdépendance avec la Nature. Comprendre cela sera primordial si nous désirons commencer à construire des économies et des politiques à partir d’une perspective plus féminine, dans le respect de la vie tout comme celui les droits de la personne et des droits de la Nature.

 

Photo : L’association « Red Latinoamericana de Mujeres en Defensa de los Derechos Sociales y Ambientales » qui dit NON aux extractivismes (Sixième rencontre de l’association, Quito, juillet 2015), Lucia Delbene-Lezama.

Traduction : Valérie Martel

 


Notes

[1] Warren, K. J. (1996). Ecological feminist philosophies: An overview of the issues. Indiana UniversityPress, en ligne : http://www.vedegylet.hu/okopolitika/Warren%20-%20Ecofeminism%20Overview.pdf (page consultée le 2 novembre 2014) ; Stock, A. (2012). « El cambio climático desde una perspectiva de género ». Policy Paper 18. Frederich Elbert Stiftung, 31 p.
[2] Mellor, M. (2000). Feminismo y ecología. Ville de Mexico : Siglo Veintiuno.
[3] Warren, K. J. (1996). Op. Cit.
[4] Friedman, E. (2015). Feminism under Construction. North American Congress on Latin America (NACLA). Report on the Americas, vol. 47, no 4, p. 20-25
[5] Nelson, J. A. (2009). « Between a rock and a soft place : Ecological and feminist economics in policy debates ». Ecological Economics, no. 69, p. 1-8.
[6] Gudynas, E. (2015). Ecología, economía y política de un modo de entender el desarrollo y la Naturaleza. Cochabamba : CEDDIB et CLAES.
[7] Colectivo CASA (Colectivo de Coordinación de Acciones Socio Ambientales) (2013). Minería con “M” de machismo Madre tierra con “M” de mujer. Percepciones femeninas sobre los impactos ambientales y los conflictos con la minería en comunidades indígenas campesinas (sistematización de diez casos). Colectivo CASA, Oruro.
[8] Mellor, M. (2000). Op. Cit.
[9] Wanaaleru (2014). Comunicado sobre la situación de las Mujeres Indígenas del Municipio Autana. Wanaaleru, en ligne : https://wanaaleru.wordpress.com/2014/12/11/comunicado-sobre-la-situacion-de-las-mujeres-indigenas-del-municipio-autana/ (page consultée le 17 février 2015)
[10] Entrevue avec l’auteure. Cochabamba, Bolivie, 12 novembre 2014.
[11] Gudynas, E. (2013). « Extracciones, Extractivismos y Extrahecciones. Un marco conceptual sobre la apropiación de recursos naturales ». Observatorio del desarrollo CLAES, no. 18 p.1-18.
[12] Gudynas, E. (2014). Derechos de la naturaleza y políticas ambientales. La Paz : plusieurs éditeurs.

Lucia Delbene-Lezama

Lucia Delbene-Lezama est biologiste et coordonnatrice du programme « genre, écologie et développement durable » (género, ecología y sustentabilidad) au CLAES.
Courriel : lucia@ambiental.net
Twitter : @EcofeminismoSur