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Les mères et la disparition forcée de leurs enfant...

Les mères et la disparition forcée de leurs enfants : plus de 50 ans pour repousser les frontières du droit

Une pensée spéciale pour Hilda Legideño

 

« Maman, si je disparaissais, où irais-je ?
Je ne sais pas, mon fils.
Je sais seulement que si tu disparaissais, je te chercherais sur la surface de la Terre et sous elle.
Je frapperais à chaque porte de chaque maison.
J’interpellerais toutes unes et chacune des personnes qui croiseraient mon chemin.
J’exigerais, chaque jour, que toutes les instances ayant l’obligation de te chercher le fassent, jusqu’à te retrouver.
Et je voudrais que tu n’aies pas peur, mon fils, car je te cherche.
Et si l’on ne m’entendait pas, mon fils,
ma voix se ferait forte et je crierais ton nom dans la rue.
Je briserais des vitres et démolirais des portes pour te chercher.
Je mettrais le feu à des édifices pour que tout le monde sache combien je t’aime et comment j’ai hâte à ton retour.
Je peindrais des murs avec ton nom et je ne voudrais pas qu’on t’oublie.
Je chercherais d’autres personnes qui cherchent aussi leurs enfants pour qu’ensemble nous vous trouvions, toi et les autres.
Et je voudrais que tu n’aies pas peur, mon fils, car nous serions nombreux à te chercher.
Si tu ne disparaissais pas, mon fils, tel est mon souhait et mon vœu.
Je crierais le nom de tous ceux qui ont disparu.
J’écrirais leur nom sur les murs.
Je prendrais dans mes bras, de près ou de loin, tous les pères et mères, sœurs et frères,
qui cherchent leurs disparus.
Je marcherais par les rues en leur tenant le bras.
Et je ne permettrais pas que leurs noms soient oubliés.
Et je voudrais, mon fils, qu’ils n’aient pas peur, parce que nous les cherchons tous. »

– Marcela Ibarra Mateos (La Jornada de Oriente, 22 octobre 2014)

 

La disparition forcée consiste à priver une personne de sa liberté, qu’il s’agisse d’une arrestation, d’une détention ou d’un enlèvement, perpétrée par des agents d’un État ou avec leur complicité, puis à la retenir arbitrairement (ceci implique, lorsque c’est directement réalisé par des agents de l’État, le non-respect des procédures juridiques formelles qui régissent les lois du pays), à nier la rétention illégale et enfin à faire disparaître cette personne1. Rafael Videla, au pouvoir en Argentine par coup d’État entre 1976-1981 et considéré comme dictateur, disait par rapport aux détenus-disparus : « Quant au disparu, tant qu’il demeure tel quel, ce disparu reste une énigme. Si cet homme apparait, il recevra un traitement X. Et s’il y a une certitude que sa disparition signifie son décès, il aura un traitement Z. Mais tant qu’il est disparu, il ne peut recevoir aucun traitement particulier. C’est une énigme, c’est un disparu. Il n’a pas d’identité. Il n’est pas là. Ni mort ni vivant, il est disparu. » (Question posée à Videla sur les disparus, 1979).

Le premier antécédent de disparitions forcées dans l’histoire apparait sous le régime nazi, plus précisément dans le plan d’action Nuit et brouillard. Directives sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou contre les forces d’occupation dans les territoires occupés2. Il y était spécifié que toutes les personnes ayant agi à l’encontre du Reich et qui, pour une raison quelconque, ne pouvaient pas être présentées devant un tribunal spécial pour y être jugées, devaient être envoyées à un camp de concentration sans que leurs familles, amis et/ou connaissances soient mis au courant de leur destination. Les personnes retenues dans ces circonstances, et qui ne devaient avoir aucun contact avec le monde extérieur, étaient identifiées comme Nacht und Nebel (NN – Nuit et brouillard en français). Personne ne devait connaître leur sort, même en cas de décès, la famille ne devait pas en être informée3.

Ainsi, le plan Nuit et brouillard cherchait à éliminer toute trace de l’existence d’un être humain et de ses documents. Ce dispositif visait à étendre le contrôle sur les proches en leur causant des dommages psychologiques : en l’absence de corps à inhumer, il n’était pas possible de clore le cycle de l’existence de la personne disparue et donc de faire son deuil. En termes de terreur, l’efficacité de cette technique anti-insurrectionnelle a été ensuite corroborée par les puissances occidentales, en particulier par l’Armée française qui l’a reprise et perfectionnée pendant les guerres d’Indochine (1946-1954) et d’Algérie (1954-1962)4. En Amérique latine, cette technique est arrivée dans le contexte de la Guerre Froide à travers deux mécanismes. D’une part, par le biais de l’École des Amériques au Panama (Institut de l’Hémisphère Occidental pour la Sécurité et la Coopération) où les États-Unis enseignaient des méthodes de répression, torture, disparition et assassinat à des forces publiques et militaires de toute l’Amérique latine5. D’autre part, et en particulier en Argentine, ce fut à travers des missions d’entraînement des escadrons de la mort de l’École française6. Oui, des escadrons de la mort venus du « pays des droits humains ».

Il existe des cas emblématiques du Cône Sud où la technique de disparition forcée a été utilisée comme l’une des stratégies anti-insurrectionnelles. Ce dispositif est généralement associé à l’Argentine et au Chili pendant les dictatures des années 1970, mais des archives récemment déclassifiées aux États-Unis montrent qu’à partir de 1966, Washington soutenait l’armée du Guatemala dans le développement de cette pratique dans ce qui s’appelait alors l’Operación Limpieza (Opération Propreté)7. Cependant, cette technique de contrôle de la population au moyen de la terreur n’est pas exclusivement utilisée par les dictatures militaires. Des pays comme la Colombie et le Mexique, qui n’étaient pas officiellement considérés comme des dictatures, car ils avaient élu leurs dirigeants au suffrage universel, avaient eu recours également, et continuent de le faire, à l’utilisation de ce dispositif de terreur.

Au Mexique, depuis 2006 les disparitions forcées ont considérablement augmenté en conséquence de la stratégie de sécurité nationale mise en place par le président Felipe Calderón Hinojosa (2006-2012). La « guerre contre le trafic de drogue » a été dénoncée par différentes organisations de droits humains (Amnistie internationale, Mines Alerte Canada, le Centre ProDH, entre autres) comme étant une stratégie de criminalisation de la contestation sociale.

En septembre 2014, la disparition forcée de 43 étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa, une école rurale d’éducation populaire, perpétrée par des représentants de l’État sur trois niveaux — local, régional et national — a révélé à la communauté internationale la grave crise des droits humains que traverse le Mexique. Selon les chiffres officiels, sur une période de 10 ans, il y aurait eu plus de 250 000 déplacements forcés, 100 000 morts violentes et plus de 27 000 personnes disparues. D’autre part, le flux migratoire vers les États-Unis s’est intensifié ces dernières années à cause des graves crises économiques et de violence que traversent plusieurs pays d’Amérique centrale. Le passage par le Mexique est presque obligatoire et c’est ainsi que les migrant-e-s sont exposés à tous types de violence8 dont la disparition forcée. Le mouvement Migrante Mesoamericano estime qu’entre 2006 et 2015, il y aurait eu de 70 000 à 120 000 personnes migrantes disparues9, à ce nombre s’ajoutent alors les 27 000 personnes disparues citées plus haut. Les motifs de disparition pour ce groupe de personnes en particulier comprennent l’enlèvement, l’extorsion, la traite d’êtres humains, le trafic d’organes ou encore les travaux forcés pour le crime organisé.
Dès les premiers cas de disparitions forcées sur le continent, que ce soit en Argentine (Mères de la place de Mai), au Mexique (Rosario Ibarra de Piedra du Comité Eureka), en Uruguay (Mères et familles de disparus uruguayens), en Colombie (Mères de la Candelaria), au Salvador (Comadres), etc., une image revient toujours : celle des mères qui cherchent leurs enfants. Si la douleur causée par la disparition d’une personne n’est pas exclusive aux mères, l’image l’est. C’est cette image qui traverse le continent, et depuis plus de 50 ans, la recherche de ceux et celles qui ont disparu. De plus, ce sont leurs luttes qui ont fait avancer les législations et permis la création d’organismes spécifiques autour des personnes disparues. C’est le cas par exemple de la Banque nationale de données génétiques impulsée par les Grands-Mères de la place de Mai ou de la Loi d’Amnistie en 1978 au Mexique promue par le Comité Eureka ou encore de la reconnaissance du Droit à la vérité.

En ce qui concerne les migrant-e-s d’Amérique centrale disparu-e-s au Mexique, une caravane regroupant des femmes du Guatemala, Honduras, Nicaragua et Salvador traverse le pays tous les ans depuis 2006. Elles recherchent leurs enfants avec qui elles ont perdu contact lors de leur passage par le Mexique. Ces caravanes parcourent en grande partie les routes migratoires dans l’espoir de retrouver la trace de leur fille ou de leur fils disparu. Pour pouvoir traverser le territoire mexicain, ces mères se sont alliées au niveau local à des organisations sensibles à cette problématique, que ce soit l’aide aux migrant-e-s ou la recherche de disparu-e-s. Cette alliance solidaire facilite l’organisation logistique, elle diminue aussi considérablement les coûts et les risques auxquels ces femmes sont confrontées, puisque les organisations locales se chargent de leur fournir les repas et l’hébergement. Lors de leurs premières incursions, les mères centraméricaines devaient faire profil bas, car leur séjour sur place était illégal. Elles dormaient dans des parcs ou des églises où elles demandaient refuge à l’improviste et elles mangeaient grâce à ce qu’elles récoltaient en faisant la quête. De ce fait, même leurs chances d’aboutir les recherches étaient infimes et elles s’exposaient à différentes violences comme des viols, des extorsions ou des sévices physiques et/ou psychologiques, entre autres. Au fil du temps, les alliances établies avec des organisations locales ont aidé de façon significative à leur donner une visibilité et une médiatisation, ainsi que de l’empathie pour leur cause. À tel point que leur traversée du Mexique est suivie par des télévisions nationales, qui ne se posent aucunement la question du « droit » de ces mères à faire valoir leur droit politique sur le territoire national. Ces mêmes médias remettent en question ce droit lorsqu’il s’agit de la participation politique d’autres personnes de nationalité étrangère : ainsi le citoyen chilien Laurence Maxwell a été arrêté et menacé d’expulsion après avoir pris part à une manifestation qui réclamait que les 43 étudiants disparus en septembre 2014 soient retrouvés vivants10.

Dans ce sens, je voudrais apporter une brève réflexion sur les droits politiques que les mères de cette caravane centraméricaine exercent de facto. Dans un cadre strictement juridique, elles n’auraient pas le droit de ne prendre part à aucune activité politique au Mexique. Le chapitre 3 de l’article 33 de la Constitution mexicaine stipule que « les étrangers ne pourront, d’aucune manière, s’immiscer dans les affaires politiques du pays. » Malgré ce blocage juridique que l’État peut mettre en application de façon arbitraire, ces mères arrivent tous les ans au Mexique et donnent de la légitimité à l’exercice d’actions politiques. Leurs alliés locaux, tout comme la dimension symbolique de la figure de la mère cherchant ses enfants, ont mené à l’acceptation sociale de l’exercice de leurs droits dans un État-nation auquel elles n’appartiennent pas, mais qui a bafoué leurs droits humains fondamentaux. Jusqu’à présent, aucune organisation juridique internationale existante œuvrant pour la prévention et la condamnation des disparitions forcées n’envisage le droit des membres de la famille des disparus à réaliser des actions directes sur le territoire d’un pays étranger afin de faire valoir leur droit à la vérité. Elles n’envisagent pas non plus leur droit à exercer des droits politiques ailleurs que dans leur propre pays dans des circonstances de lèse-humanité, comme c’est le cas pour les disparitions forcées. Cela malgré le fait que la plupart de ces organisations ont été créées grâce à l’action et la dénonciation des familles de disparus, et principalement des mères. Ces caravanes nous montrent le besoin d’agrandir les limites de la frontière du droit, le sens de l’exercice des droits politiques, le droit de participer à des activités politiques non conventionnelles sans que l’appartenance à l’État en question soit un élément décisif, surtout si l’État-nation interpellé a un devoir envers elles (envers nous) « parce que vivants ils les ont emmenés, vivants nous les voulons ! »

 

Photo : Marche des mères de jeunes et d’enfants disparus, ville de Mexico, Mexique. Photographie d’Acrópolis

Traduction par Sarah Múnera

 


Références

[1] La Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées donne cette définition de la disparition forcée : « L’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l’État ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, l’appui ou l’acquiescement de l’État, suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant à la protection de la loi. » (Assemblée générale des Nations Unies 2006)
[2] González Villarreal, Roberto (2012). Historia de la desaparición. Nacimiento de una tecnología represiva. México: Terracota.
[3] Manjón-Cabeza Olmeda, Araceli. (2012). « 2012 : Las posibilidades legales de la memoria histórica ». Revista Electrónica de Ciencia Penal y Criminología, 14, p. 1-42.
[4] Drouin, Marc (2012). « La guerre contre-insurrectionnelle guatémaltèque. Sa généalogie, le déni des responsables et les sources historiques ». Montréal : Université de Montréal.; Robin, Marie-Monique (2008). Escadrons de la mort, l’école française. Arte-France.
[5] Robin, Marie-Monique (2009). Torture made in USA.
[6] Robin, Marie-Monique (2008). Escadrons de la mort, l’école française. Arte-France.
[7] Grandin, Greg (2011). The Last Colonial Massacre: Latin America in the Cold War, Updated Edition. 2 édition. Chicago; London : University Of Chicago Press.
[8] L’Organisation Internationale pour les Migrations de l’ONU estime que chaque année 150 000 personnes entreraient sur le territoire mexicain illégalement. En 2011 la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH) du Mexique calculait qu’il y avait alors environ 20 000 migrants de l’Amérique centrale enlevés chaque semestre. CNDH, Rapport spécial sur les enlèvements de migrants au Mexique (22 février 2011).
[9] Communiqué de presse Caravane des mères d’Amérique Centrale, Cencos (8 décembre 2015). Mouvement Migrante Mesoamericano (consulté le 8 septembre 2016).
[10] Coria, Elba et Martínez, Diana (2014). « Sur l’ingérence politique d’étrangers au Mexique », Animal Político, 1er décembre 2014, en ligne : http://www.animalpolitico.com/blogueros-blog-invitado/2014/12/01/sobre-la-intromision-politica-de-extranjeros-en-mexico/ (page consultée en septembre 2016).

Adriana Pozos Barcelata
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