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Les voix de la rivière : La participation des femmes dans la lutte contre les mégaprojets hydroélectriques dans l’État de Veracruz, Mexique

Au Mexique, la participation des femmes dans les mouvements sociaux a été et demeure très importante. Cependant leur visibilité et leur reconnaissance restent souvent dans l’ombre de la structure patriarcale. Au XXIe siècle, les mouvements sociaux requièrent de nouvelles formes de concevoir et de réfléchir sur la participation des femmes. Pour trouver de nouvelles voies, nous nous demandons : quels sont les défis auxquels les femmes mexicaines doivent faire face aujourd’hui et qu’est-ce qui motive leur participation?

Cet article veut esquisser les circonstances et les motivations que vivent les femmes qui participent dans des processus de défense des rivières dans l’État de Veracruz, où les conditions sont particulièrement adverses pour les militants, hommes et femmes.

Le contexte

L’État de Veracruz est une longue bande de terre qui borde le Golfe du Mexique. Avec plus de sept millions d’habitants, il est le troisième État le plus peuplé du pays. Plus de 20% de cette population est autochtone. C’est un État particulièrement riche en ressources hydrauliques et pour ce qui est de la richesse de sa biodiversité, il occupe la cinquième place, parmi les États du Mexique. Depuis 2010 la richesse hydraulique et les populations riveraines se trouvent menacées par le Plan national de développement énergétique. Seulement dans l’État de Veracruz, on prétend construire plus de 100 barrages, dont un est déjà en opération. Les principaux bassins hydrographiques affectés sont ceux de la région centrale de l’État (les rivières Nautla, Bobos, Antigua et Blanco). Devant cette situation une réponse sociale ne s’est pas fait attendre et des collectifs se sont mis sur pied dans différentes régions afin de défendre les territoires.

Pour illustrer ces processus de résistance nous parlerons de trois cas où a surgi une forte opposition à différents barrages :

  1. le Collectif défense verte Nature pour toujours (Colectivo Defensa Verde Naturaleza para Siempre) qui lutte contre le projet El Naranjal dans une région du bassin du Rio Blanco (360 MG) ;
  2. le Collectif Peuples unis du Bassin de l’Antigua pour des rivières libres – PUCARL (Colectivo de Pueblos Unidos de la Cuenca Antigua por Rios Libres) qui résiste à un projet mis de l’avant par l’entreprise brésilienne Odebrecht ;
  3. l’Alliance des usagers de la rivière Bobos lutte contre le projet d’une multitude de mini-barrages hydroélectriques en aval de la rivière. En plus des effets environnementaux, ces projets auront des impacts sur la vie des populations et en particulier sur celle des femmes.

En tant que collectif qui travaille sur les conflits socio-environnementaux, nous, membres de l’Assemblée de Veracruz pour les initiatives et la défense de l’environnement (LAVIDA), avons pu connaitre et collaborer avec les groupes de personnes qui défendent leurs rivières. Les femmes ont joué un rôle très important dans ces actions de résistance. Compte tenu des niveaux de violence ciblée que l’on vit dans l’État de Veracruz, les militant.e.s, les journalistes et les étudiant.e.s sont les plus vulnérables. Les femmes militantes font face à des risques considérables, raison pour laquelle leur protection devrait faire l’objet d’une reconnaissance publique.

La participation et le leadership des femmes

Les degrés de participation dans les luttes sont différents car les rôles de genre limitent souvent la possibilité ou les désirs des femmes de participer dans les processus de défense du territoire. Il y a aussi des différences selon qu’il s’agisse de milieux urbains ou ruraux. Cependant nous avons observé que les femmes qui participent dans les processus de résistance ont une vision assez claire de ce qui est en jeu quand un projet de « développement » met en danger leurs moyens de subsistance, la santé, l’accès à l’eau ou la qualité de celle-ci. Ce sont elles qui, de façon déterminée, soutiennent une position contraire à ce que tout ce qui est lié à la vie, à la santé et au bien-être familial ou communautaire soit objet de mercantilisme.

Nous avons aussi observé que les collectifs où participent tant les hommes que les femmes sont imprégnés de la culture dominante et « machiste » qui existe au Mexique. En effet celle-ci impose des rôles de genre qui déterminent les capacités réelles ou celles perçues par les hommes et par les femmes. Cependant les circonstances de tension et d’urgence qui surgissent lorsque les modes de vie, de subsistance et de sécurité se trouvent menacés conduisent les personnes et les communautés à des situations extrêmes. La recherche de solutions les amène à questionner et à reformuler les capacités assumées et les rôles de genre tels qu’on les vivait tant sur le plan personnel que collectif.

Le degré de participation des femmes varie beaucoup, à partir du simple fait de participer à une réunion (ce qui avant n’était pas possible ou ne les intéressait pas) jusqu’au fait d’écouter, de prendre la parole, d’exprimer leur opinion, de faire des recommandations, de prendre des engagements et de devenir des dirigeantes qui jouent un rôle central dans l’organisation.

Dans les trois collectifs, la participation des femmes comprend celles qui assistent uniquement à des assemblées d’information ou à des événements publics sans jouer un rôle actif, celles qui contribuent à la préparation des aliments ou collaborent dans une tâche ou l’autre, et aussi celles qui ont un leadership important, autant sur le plan intellectuel que par une présence directe dans les mobilisations, sur la ligne de front des luttes.

Une forme particulière de participation est celle que nous appelons « femmes compagnes » (madres compañeras) c’est à dire celle qui suit ou accompagne son mari dans un contexte familial, sans que cela implique pour elles une visibilité particulière. Néanmoins ces femmes portent une charge plus lourde que les autres : elles sont le soutien de famille puisque le mari se trouve occupé activement dans la résistance. Ce sont elles qui appuient et abritent avec discrétion la lutte, qui sont conseillères, écoutent dans l’intimité domestique sans occuper l’avant-scène. Elles en assument les coûts : moins d’argent pour la famille, absences fréquentes du mari, stigmatisation et risques de répression.

On voit souvent de jeunes femmes célibataires, soit professionnelles, soit possédant un certain niveau d’études s’impliquer. Ce type de femme joue un rôle de plus en plus actif; c’est à elles qu’on confie les travaux de liaison, de secrétariat. Ces « femmes marcheuses » (mujeres caminantes) s’ouvrent sur des horizons au-delà de leur espace immédiat et de leur village. Leur travail et leurs réussites détruisent bien des stéréotypes et construisent de nouveaux imaginaires au sujet des capacités et des forces de ces femmes.

Les femmes « fer de lance » (punta de lanza) sont celles qui ont un fort leadership dans les collectifs, qui prennent part de façon cruciale dans les prises de décision, qui sont à l’origine de certaines actions. Ces femmes transgressent très souvent les rôles de genre. Certaines d’entre elles ont déjà reçu une formation ailleurs, par exemple dans des organisations ecclésiales de base, des comités de voisins, de commerçants, des organisations communautaires. Cette antichambre, définit de façon très subtile la façon dont elles s’assument mais aussi dont elles sont perçues par les communautés : elles deviennent des porte-paroles des besoins et des problèmes qui surgissent lorsqu’on est confronté à un mégaprojet.

Obstacles et risques

Dans l’État de Veracruz, un des plus violents du Mexique, être militant.e constitue un danger. La lutte pour la défense des rivières a eu des répercussions sur la vie des femmes : craintes, menaces, surveillance, harcèlement et même criminalisation. En plus de ces facteurs externes, il y a aussi des facteurs internes, quand les femmes doivent s’affronter au pouvoir masculin de leurs propres compagnons de lutte et au « machisme » de nos sociétés urbaines ou rurales.

L’ennemi en dehors ou en dedans?

Dans une région du bassin du Bobos Nautla, une des protestataires a été harcelée par l’entreprise IGR et tout cela de connivence avec le maire de la ville; de plus on a lancé contre elle une campagne de discrédit. Dans une autre région, sur le Rio Antigua, une des personnes de l’opposition plus visibles fait face à des poursuites judiciaires en plus de recevoir des menaces constantes; tout cela, bien sûr, pour l’intimider et freiner sa participation. Dans le cas du barrage El Naranjal, les opposants ont dû avoir recours à des mécanismes de protection auprès du gouvernement fédéral.

Au sein des organisations la bataille n’est pas facile puisque la vision masculine s’impose bien souvent. C’est dans ce sens que les pratiques entre hommes et femmes sont différentes. Par exemple certains leaders sous-estiment les propositions des femmes ou encore l’opinion masculine s’impose parfois par la force des choses et non par la raison. Dans l’espace public il y a des hommes qui sentent qu’ils ont perdu leur légitimité du fait de la présence des femmes et ne veulent pas tenir compte des propositions féminines. Dans un tel contexte, les femmes peuvent devenir dures et fortes, attitudes critiquées par les hommes qui les discréditent et les traitent de névrosées, folles ou contrôleuses. Cette bataille interne contre le machisme est aussi compliquée pour les femmes que la lutte qu’elles poursuivent contre l’ennemi externe, l’État et les entreprises. La réaction masculine se fonde sur ce qu’ils perçoivent comme un questionnement de leur pouvoir : « Ce n’est pas une bonne femme qui va me mener par le bout du nez! » (« ¡A mi no me manda ninguna vieja! »).

Dans le monde rural en général, la participation des femmes rencontre plus de limitations. Dans les luttes contre les barrages, la propriété joue un rôle fondamental puisque traditionnellement, le monde agraire a été un monde masculin. Aux assemblées où on traite du sujet des terres, les femmes sont nettement minoritaires, quelques veuves tout au plus.

Défis pour les femmes et les hommes : vers une nouvelle société

Dans les luttes pour la défense du territoire, les femmes ont su occuper des espaces importants en jouant une diversité de rôles, la femme compagne, la femme à la cuisine, la femme leader, la femme célibataire, la professionnelle, parfois combinant les rôles traditionnels de mères, chefs de famille, protectrices, etc. Souvent elles ont dû lutter contre le machisme à l’intérieur du mouvement mais grâce à leurs grandes qualités comme personnes-clés, elles ont su se faire respecter et ont été des facteurs de changement et des points de référence pour rompre certains tabous ou des perceptions contraignantes en ce qui a trait aux capacités des femmes et à leur importance au sein des mouvements.

Les mouvements sociaux pour la défense du territoire reproduisent des valeurs comme la solidarité, ils renforcent la vie communautaire, l’épanouissement des peuples autochtones et aussi la défense des droits des femmes. Le chemin n’est pas facile mais les femmes apportent un sang nouveau et des pensées nouvelles à la lutte.

 

Photo : Femmes à Barranca Grande, municipalité de Ixhuacán de los Reyes, Veracruz, Rosalinda Hidalgo, 2013.

Rosalinda Hidalgo

Rosalinda Hidalgo est ethnologue ayant réalisé des études supérieures en développement rural. Elle est une activiste, de l’Assemblée de Veracruz pour les initiatives et la défense de l’environnement (LAVIDA), du Mouvement mexicain de personnes affectées par les barrages et en défense des fleuves (MAPDER) et du Mouvement de personnes affectées par les barrages d’Amérique latine. Les axes de travail auxquels elle s’intéresse sont la gestion de bassins, des forêts et de l’eau.

Luisa Paré

Luisa Paré est anthropologue et professeure de l’Institut de recherches sociales de l’Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM). Elle est membre de l’Assemblée de Veracruz pour les initiatives et la défense de l’environnement (LAVIDA). Elle s’intéresse aux sujets liés à la défense de l’eau et aux conflits environnementaux de l’État de Veracruz au Mexique.

Beatriz Torres Beristain

Beatriz Torres Beristain est chercheure à la Direction générale de recherche de l’Universidad Veracruzana (UV). Elle détient une maîtrise en écologie (UNAM) et un Ph.D en qualité de l’eau (Wageningen University, Pays Bas). Dans l’actualité, elle s’intéresse aux problématiques socio-environnementales. Elle est membre de l’Assemblée de Veracruz pour les initiatives et la défense de l’environnement (LAVIDA). LAVIDA est un espace pluriel de rencontres citoyennes, d’analyses, de dénonciations et d’alternatives contre la destruction de l’environnement et pour la défense des droits. Tiré du site : http://www.lavida.org.mx