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« Mes salutations coloniales »

« Mes salutations coloniales »

Il y a plus de 500 ans que le colonialisme occidental fait des ravages à l’échelle globale. Rappelons-nous qu’au début du XXe siècle, le colonialisme européen s’étendait sur la majeure partie de la planète et reposait autant sur une domination physique et matérielle qu’intellectuelle. Ce système, dont l’objectif premier était de s’approprier les territoires et ressources des terres colonisées, s’appuyait d’une part sur l’occupation par la force et le contrôle des territoires et populations, et d’autre part, sur la construction et la diffusion d’une conception eurocentriste de la connaissance et de la pensée visant à justifier et à rendre légitime le projet colonial. Cette vision du monde s’articulait notamment autour d’une institution très particulière, celle du racisme, qui se fonde sur un système de pensée qui hiérarchise les « races », les cultures et les sociétés de manière systématique selon des normes ethnocentristes – en l’occurrence, « occidentales ».

En tant que personnes travaillant dans le milieu de la solidarité, nous souhaitons penser que nous luttons contre un raisonnement aussi violent et déshumanisant, et que nous y échappons. Pourtant, notre relation avec les pays du Sud global, sur le plan individuel tout comme collectif, est marquée par l’héritage économique, politique, culturel et intellectuel de l’impérialisme occidental. La plupart d’entre nous sommes toujours sous l’emprise de cet appareil idéologique puisque malgré nos meilleures intentions, notre perception du monde est bien souvent façonnée par la société et la culture dans lesquelles nous avons été socialisé-e-s.

De ce fait, une prise de conscience de nos schémas de pensées et des comportements qui en résultent est nécessaire si nous désirons entamer une véritable remise en question de notre histoire coloniale et une transformation réelle et profonde des relations qui nous unissent aux personnes, communautés et populations racisées, marginalisées et opprimées dont nous souhaitons soutenir les luttes.

Le racisme : pierre angulaire du colonialisme, légitimation de l’exploitation

Le concept même de « race » comme facteur de différenciation et de hiérarchisation entre les peuples a été forgé par le racisme, dans le but de justifier l’hégémonie européenne, puis occidentale. On note d’ailleurs une évolution historique de ce processus de différenciation et de construction de l’autre en opposition avec une norme « dominante » et soi-disant supérieure. À l’origine, cette dichotomie a été fondée sur l’appartenance religieuse, selon l’axe « croyants vs hérétiques ». À partir du 17e siècle, les théories biologiques racistes, reposant sur une interprétation faussée du darwinisme, ont contribué à alimenter ce processus de différenciation. Cependant, après la Deuxième Guerre mondiale et les horreurs du nazisme, ces théories furent généralement abandonnées, du moins dans le discours dominant. Sous l’impulsion du capitalisme, l’intervention occidentale se conceptualisera désormais plutôt autour de la notion de développement, la distinction se faisant dorénavant entre « développé-e-s » et « sous-développé-e-s ».

Le racisme a donc servi, dès les premières colonies en Amérique du Sud et jusqu’aux formes de néocolonialisme dont on est aujourd’hui témoin, d’outil de légitimation de la domination économique, politique, sociale et culturelle occidentale. En déshumanisant l’autre et en s’arrogeant le pouvoir de le définir, on justifiait plus facilement son asservissement et sa dépossession. Ainsi, les pays du Sud global se sont alors vus obligés de produire pour l’économie européenne au détriment de leur propre population. Ce sont les ressources et les richesses de ces colonies qui ont permis, par la suite, l’essor économique et l’industrialisation de l’Europe.

Cet impératif de domination économique s’est réalisé par le biais de l’esclavage, d’évictions, de déplacements forcés, de travaux forcés et d’assassinats de masse, ainsi que par la destruction des structures politiques, religieuses et économiques des sociétés colonisées. Dans plusieurs cas, les occupants originaux des territoires saisis ont été décimés, pour ensuite être dépossédés de leurs terres désormais occupées par des colons et des esclaves amené-e-s de force. Les Occidentaux-ales ont alors commencé à occuper un statut social privilégié dans les colonies, alors que les premiers peuples étaient relégués en marge de la société dominante.

Pour asseoir son pouvoir, l’appareil colonial doit générer et maîtriser les idées permettant de comprendre le monde; il s’accompagne donc d’un système de diffusion des « connaissances ». Selon ce système de pensée, la personne colonisatrice est érigée en porteuse de civilisation et de valeurs « universelles », telles que la modernité, le christianisme, le capitalisme, l’éducation à l’occidentale et la médecine dite « moderne ». La vision du monde que cela sous-entend en est une où l’on déprécie les philosophies, valeurs et systèmes de connaissances des sociétés non occidentales.

Différencier, généraliser, déshumaniser l’autre

Le racisme se base sur la création, par le groupe dominant, d’une division entre ce qu’il considère comme lui étant propre et ce qui lui parait étranger et différent, ce qui implique une appropriation du pouvoir de se définir et de définir l’autre. Dans ce processus de différenciation, l’Occidental-e s’érige en sujet, alors que l’humanité de l’autre est traitée comme étant moindre.

L’humanité du sujet et son individualité lui sont entièrement reconnues, et on lui attribue la capacité d’agir et de penser de manière autonome sans que ses gestes et ses comportements soient attribués à des caractéristiques morales ou intellectuelles généralisées attribuées à son origine ou à sa race. En revanche, la personne racisée, subissant une objectification, se voit constamment associée à un groupe quelconque, souvent représenté comme étant homogène et esquissé en traits stéréotypés et essentialisés; elle voit ses paroles et ses actes être systématiquement appropriés et interprétés dans le discours dominant selon des caractéristiques attribuées à ce groupe par le groupe dominant.

Ces caractéristiques, « observées » chez l’autre, servent à « identifier » les collectivités et les individus dans le but de délimiter les différentes sociétés et populations. En niant la capacité des personnes racisées de s’auto-définir et en remplaçant leurs voix et leurs regards sur elles-mêmes et sur le monde par un imaginaire tissé de stéréotypes et de préjugés, ces autres sont réduits à un groupe homogène. La culture dominante associe à ce groupe certaines caractéristiques et comportements sans se soucier ni du contexte, ni des personnalités, ni des histoires personnelles et collectives des personnes affectées. C’est un processus qui nie, d’une part, les identités collectives, et d’autre part, l’individualité et la subjectivité des personnes racisées. En effet, la construction de l’autre prive les communautés de leurs identités collectives en les amalgamant sans distinction en un groupe homogène identifié et défini par sa différence, tout en véhiculant l’idée que tous les individus membres d’une communauté racisée existent en fonction de traits moraux, psychiques et intellectuels essentialisés et généralisés au sein de cette communauté.

Des hiérarchies mondialisées

Ces relations basées sur la différence expriment des hiérarchies et des valeurs créées et reproduites à travers des relations de pouvoir aujourd’hui mondialisées. Trop souvent, les relations internationales sont définies par le regard de l’Occident, qui explique et justifie les inégalités économiques et politiques affligeant les pays du Sud global (ainsi que les interventions continues dans les affaires internes de ces pays) par le fait que ceux-ci ne seraient pas encore tout à fait modernes, progressistes et développés. Par ce discours, l’Occident réussit presque à faire oublier son passé colonial et l’impact de ses pratiques actuelles. Ce faisant, plutôt que d’entreprendre une autoréflexion collective et critique sur les causes profondes de l’inégalité dans le monde, et plutôt que de penser en termes de réparations et de restitution, l’Occident adopte une attitude paternaliste, véhiculée notamment par la mise sur pied de programmes de développement. L’inégalité est ainsi légitimée, du moins aux yeux de l’Occident, et persiste.

 

Ce texte est un extrait du document « Mes salutations coloniales », produit par le Projet Accompagnement Québec-Guatemala (PAQG), la version complète est disponible sur le site www.paqg.org. Nous espérons contribuer à créer des espaces de dialogue sur ces questions importantes dans le milieu de la solidarité internationale au Québec. Il s’agit d’une invitation à s’ouvrir et à remettre en questions nos perceptions, nos discours intellectuels, nos réactions émotives et nos réflexes afin d’éviter de reproduire les relations de pouvoir contre lesquelles nous luttons; somme toute, c’est un appel à s’engager à confronter le racisme et le colonialisme dans ce qu’ils ont de plus intime et personnel.

Projet Accompagnement Québec-Guatemala (PAQG)