Parcours guatémaltèque

Du 8 au 20 octobre 1976 eut lieu mon premier séjour au Guatemala, également l’année de la fondation du CDHAL et d’un tremblement de terre causant la mort de 23 000 personnes dans ce pays le 4 février. J’étais à la fois troublée et éblouie. Villages effondrés, Mercedes Benz rutilants neufs en ville, des soldats partout. J’étais consciente du pouvoir policier-militaire et de l’immense fossé entre riches et pauvres (pauvreté chez les Mayas et d’autres groupes).

Me sentant impuissante comme simple touriste, je me disais que j’aimerais y retourner un jour, mais avec un projet, une mission…

Les pires années étaient encore à venir, sous le régime du général Efraín Ríos Montt en particulier : disparitions, massacres, exil forcé de centaines de milliers de personnes – et ce qui s’avérera plus tard un génocide. L’horreur innommable… Et les récits transmis par des professionnels de la santé, des anthropologues, des universitaires et des religieux qui en avaient été témoins, ou qui se consacraient à recueillir les témoignages des survivants.

1986, dix ans après mon premier séjour

Entre-temps, je fais des études de cinéma et je travaille à l’Office national du film (ONF) à forfait. Puis, je reçois une subvention pour aller faire de la recherche au Guatemala. Je fais d’abord une escale dans la ville de Mexico pour rencontrer la diaspora. Plusieurs doutes émergent. Est-ce que dans le cadre d’un soi-disant « retour à la démocratie », des organisations comme le Comité de Unidad Campesina (Comité d’unité paysanne – C.U.C.) allaient pouvoir se reconstituer dans le pays? Est-ce que les droits et libertés du peuple guatémaltèque seront garantis? À mon sens, la question de la propriété terrienne demeurait centrale.
J’étais loin de penser que j’allais souvent visiter ce pays terrible et merveilleux lors des 20 années qui allaient suivre, et que j’allais finir par y réaliser trois documentaires : une démarche qui allait me permettre de rencontrer des gens que j’admire et que j’aime profondément.

Le songe du diable (tourné en 1989-90, sorti en 1992)

Rosalina Tuyuc, de CONAVIGUA
El diablo mayor y la muerte, Ciudad Vieja
Guillermo Escalón, caméraman et réalisateur

Octobre 1989. Une caméra Aaton, une enregistreuse Nagra, une centaine de rouleaux de négatif 16 mm Kodak et Fuji, des bobines de ruban magnétique quart de pouce et assez de fonds pour rester un bon bout de temps. Nous sommes prêts à tourner, sans plan précis, sauf attendre qu’il se passe quelque chose d’important. Un ami anthropologue – le regretté Alfonso Porres – nous parle avec enthousiasme de la Danse des 24 diables, à Ciudad Vieja (près d’Antigua). Les répétitions allaient commencer, afin que les protagonistes – des villageois fidèles – soient prêts pour les fêtes de l’Immaculée Conception, en décembre.

Le tournage et le montage du film allaient s’organiser autour de cette danse théâtrale et de ses personnages, qui allaient être nos guides dans la réalité « fin de guerre » guatémaltèque, avec ses horreurs, ses absurdités, ses souffrances, ses moqueries. Les présidents et ex-présidents – Cerezo, Serrano, Ríos Montt – sont autant d’incarnations du diable. Et la danse de la mort, quoi de plus guatémaltèque?

Tierra madre (tourné en 1990 et 1994, sorti en 1996)

Padre Dario Caal, Misioneros de la Preciosa Sangre
Aura Elena Farfán, FAMDEGUA
Ramiro Osorio, de la communauté de Las Dos Erres

De notre tournage précédent, il restait du matériel filmé dans une communauté q’eqchi’, victime de harcèlement de la part d’un propriétaire terrien qui considérait les terres des q’eqchi’ comme les siennes et y cultivait de la cardamome. On avait aussi rencontré Dario Caal, qui venait d’être ordonné prêtre, un brillant jeune homme lié à une Église très avant-gardiste. On allait bientôt signer les accords de paix, sans toutefois promettre la justice. Et il me restait à faire un documentaire sur la question de la terre (les Diables ayant détourné le premier projet de documentaire).

On tourne avec Padre Dario à La Tinta (Alta Verapaz), où il s’était établi, et dans trois endroits du Petén : le site archéologique El Ceibal, Río de la Pasión; une communauté q’eqchi’ déplacée par la violence (lors de notre rencontre, nous avons failli être touchés par un missile lâché d’un hélicoptère de l’armée guatémaltèque); et les lieux du massacre de Las Dos Erres, en compagnie de survivant-e-s et de témoins, et l’association Familiares de Detenidos-Desaparecidos de Guatemala (Familles de détenus et disparus du Guatemala – FAMDEGUA) : dans ce cas et bien d’autres, les exhumations servent de preuve irréfutable aux récits.

Le pays hanté (tourné en1999-2000, sorti en 2001)

Mateo Pablo, survivant du massacre de Petanac
Daniel Hernández-Salazar, photographe
Gabriela Santos, archéologue qui travaillait pour la ODHA, ensuite pour la FAFG
Ruth Piedrasanta, enseignante et écrivaine
Yolanda Colom, activiste et écrivaine
et bien d’autres…

Dans le cadre des exhumations, je fréquentais l’équipe d’archéologues-juristes de la Oficina de Derechos Humanos del Arzobispado (Bureau des droits humains de l’archevêché – ODHA) lorsque cet organisme se consacrait à une enquête en profondeur sur la mémoire historique, publiée en 1996 sous forme d’un rapport historique en quatre volumes, « Guatemala : Nunca Más ». On se souvient de l’assassinat de l’évêque Juan Gerardi qui dirigeait ce projet, deux jours après la publication.

Parallèlement, des amis mexicains me présentaient Mateo Pablo, Maya Chuj, accepté comme réfugié au Canada. Il vit à Montréal et est survivant du massacre de Petanac, hameau situé dans les lointains hauts plateaux de Huehuetenango, près de San Mateo Ixtatán. Après 14 ans d’exil au Chiapas où il avait fondé une deuxième famille, Mateo s’était relocalisé au Canada.

Un troisième projet allait en naître, car l’équipe de la ODHA planifiait justement des fouilles à Petanac. Le financement canadien du documentaire allait se révéler des plus difficiles, malgré un contenu canadien pourtant évident cette fois-ci. Une fois le racisme systémique des politiques de diffusion des chaînes de télévision dénoncé, des fonds allaient se libérer.

Pour le tournage principal, nous avons pu compter sur la participation du photographe guatémaltèque Daniel Hernández-Salazar, auteur des quatre photos emblématiques sur la couverture de chaque volume de « Nunca Más ». Sarah Baillargeon se joindra aussi, incarnant le genre de solidarité qu’offre encore à ce jour le Projet Accompagnement Québec-Guatemala. Tous deux accompagnent Mateo vers le site du massacre.

Mary Ellen Davis

Née à Montréal, Mary Ellen Davis a vécu en France et au Québec. Après des études en cinéma à l’Université Concordia, elle réalise plusieurs documentaires, dont trois tournés au Guatemala, deux au Mexique, et deux en Palestine. Depuis 1997, elle collabore avec le Festival Présence autochtone pour le volet film et vidéo. À partir de 1999, elle enseigne la production cinématographique à l’École de Cinéma Mel Hoppenheim (Beaux-Arts, Univ. Concordia). Elle coorganise Regards palestiniens depuis 2007, et en 2016, La Syrie vous regarde avec le collectif Regards syriens. En 2013, elle a enseigné au Cine-Institute, Jacmel, Haïti. Elle développe maintenant de nouveaux projets documentaires.
www.maryellendavis.net