reading FR

Participation des femmes à la gouvernance territor...

Participation des femmes à la gouvernance territoriale : l’expérience d’une leader péruvienne Yánesha Ashaninka

Nous souhaitons, dans cet article, partager quelques réflexions sur l’importance du territoire en tant que lieu où prennent place des activités, mais aussi où se tissent des relations et où des cultures se développent. Nous voulons aussi souligner l’importance de considérer la participation de chacun.e des membres de la collectivité dans l’usage et la gestion des ressources, c’est-à-dire dans la gouvernance territoriale. Ces dernières années, dans certaines communautés andines et amazoniennes du Pérou, la participation des femmes à la prise de décision dans leur communauté a acquis une importance significative face aux conflits liés aux activités extractives. L’expérience de Ketty Marcelo López, présidente de l’Organisation nationale des femmes autochtones andines et amazoniennes du Pérou (Organización nacional de mujeres indígenas andinas y amazónicas del Perú, ONAMIAP) [1], que nous avons interviewée, illustre bien cette dynamique et les enjeux qu’elle soulève.

Les communautés autochtones et la transformation de la vie dans les campagnes péruviennes

Chez le peuple quechua andin, lorsqu’existent le respect, l’équilibre et la réciprocité entre les humains, les plantes et les animaux (sauvages et domestiques), de même qu’entre les esprits protecteurs des forêts et des montagnes (Ayllus) et la Terre-Mère (Pachamama), on dit qu’il y a Sumac Causay. Du Sumac Causay, à la fois vision du monde et philosophie face à la vie et à la nature, découlent les bases du Buen Vivir [le « Vivre bien », NdT] [2]. Au cours des dernières décennies, ces relations de solidarité entre les habitant.e.s des communautés andines et celles qu’ils et elles entretiennent avec la flore et la faune se sont transformées; cette transformation est étroitement liée à l’ouverture des économies nationales, qui a mis ces dernières à la disposition du libre marché.

Près de 40 ans se sont écoulés depuis qu’a été introduite l’idée que l’agriculture des pays du Sud, qu’elle soit traditionnelle, intensive ou semi-intensive, devait être modernisée et rendue plus efficace de façon à ce que les producteurs puissent atteindre un meilleur niveau de vie. Cette volonté d’intégrer l’agriculture traditionnelle, familiale ou de subsistance à l’économie de marché a mené au développement d’un marché foncier vorace. La délivrance de titres de propriété sur des terres individuelles (parcellisation) est au cœur des mécanismes ayant facilité ce processus, y compris sur des territoires dotés d’une structure et d’une organisation communales (ex. : le cas du Pérou et de ses communautés autochtones et paysannes). Il faut préciser que la délivrance de titres fonciers était un préambule à l’ouverture des marchés nationaux à la concurrence mondiale par le biais d’accords commerciaux bilatéraux ou plurinationaux. C’est ainsi qu’est né le vorace marché des terres agricoles, où les principaux intéressés et concurrents cherchant à acquérir les terres sont des entreprises des secteurs primaire et secondaire. Parmi celles-ci figurent celles du secteur alimentaire, avec d’immenses oligopoles, ainsi que l’industrie minière et celle des hydrocarbures (principalement le pétrole et le gaz naturel). Il n’est donc pas surprenant que, parallèlement à cet essor des projets extractifs, on observe un nombre grandissant de conflits avec les communautés où les entreprises cherchent à mener ces activités [3].

L’agriculture familiale continue d’être cruciale pour l’alimentation au Pérou; près de 70 % des produits agricoles sont issus de la petite agriculture, et les femmes forment un peu plus de la moitié de ce secteur [4]. Il est clair que la conformation sociale des communautés autochtones ainsi que leurs territoires se trouvent dans un processus de transformation, peut-être irréversible. Un grand nombre d’hommes vivent à l’extérieur de leur collectivité d’origine, ayant quitté pour aller travailler dans les villes. On assiste ainsi au Pérou, à l’instar de ce qui est observé dans d’autres pays d’Amérique latine, à une féminisation de la ruralité, qui contribue à l’expansion de la participation des femmes dans des domaines où cela était auparavant impensable; ainsi, il y a de plus en plus de cheffes communales.

Pour détailler et illustrer ce qui a été mentionné dans les paragraphes précédents, nous aurons recours à des extraits de l’interview que nous avons réalisée avec la présidente de l’ONAMIAP, Ketty Marcelo López.

La vision d’une leader Yánesha Ashanika du Pérou

Ketty Marcelo López est une leader du peuple Yánesha Ashaninka dans la région de Junín, et la dirigeante de la communauté de Pucharini. En tant que membre du conseil d’administration de la Centrale des communautés natives de la jungle centrale (Central de Comunidades Nativas de la Selva Central, CECONSEC), elle a fait face à la compagnie minière qui contamine les fleuves Chanchamayo et Perené, et elle a contribué au Conseil régional des femmes de la jungle centrale. Elle est actuellement présidente d’ONAMIAP, dont elle est une des fondatrices. Elle participe activement à la défense des droits territoriaux dans le cadre du Pacte de l’union des organisations autochtones du Pérou (Pacto de Unión de organizaciones indígenas del Perú). Elle a aussi participé à des conférences des Nations unies (COP 20, 21, 22 et 23) ainsi qu’à l’Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones.

Au sujet des rôles des femmes et leur transformation, Ketty Marcelo López confie :
« Avant le colonialisme, nous vivions dans une complémentarité entre homme et femme. L’homme allait à la chasse, à la pêche, à la chacra [lopin de terre, NdT] et la sœur restait pour s’occuper des enfants, préparer le masato [5]. Nous avons cependant réalisé qu’il y avait beaucoup de machisme dans les communautés. Nous, les femmes, en sommes venues à comprendre que les rôles peuvent être partagés. Le mari devrait aussi aider aux tâches domestiques, tout comme nous pouvons planter le yucca, récolter les bananes, accompagner notre mari à la pêche. Nous avons commencé à comprendre et à apprendre, pour nous former nous aussi ».

En regard des changements dans les communautés et de la participation des femmes à la prise de décision concernant le territoire, Ketty remarque :
« Petit à petit, dans certaines régions, nous voyons un changement. On fait peu à peu une place à la participation des femmes, mais il est nécessaire d’effectuer un travail préalable de sensibilisation dans la communauté. Il est important qu’ils [les hommes] reconnaissent les contributions des femmes par rapport au territoire. Souvent, ce sont les femmes qui connaissent les limites [des terres], ce sont les femmes qui savent où trouver des remèdes, où trouver les graines pour l’artisanat… mais dans certains endroits, il y a encore de la résistance.

Les femmes sont plus attachées au territoire que les hommes. Les hommes ont souvent dû émigrer pour l’économie, pour le travail en ville. Celles qui ont alors la charge du travail à la ferme, en plus du travail domestique, ce sont les femmes. C’est alors encore plus douloureux pour elles quand les maris ou les fils reviennent et veulent vendre ou morceler la terre; c’est nous, les femmes, qui l’avons défendue parce que [la femme] a le sentiment que [la terre] fait partie de sa vie. C’est une question de protection et de soin, sinon quoi d’autre est-ce que je vais laisser à mes enfants? C’est la relation d’harmonie, de nécessité et de respect pour le territoire qui fait la différence ».

Face à l’extractivisme, renforcer les capacités des femmes et sensibiliser des hommes

Ketty Marcelo raconte que certaines de ses bases font face à un conflit direct avec des compagnies d’huile de palme à Santa Clara de Uchunya, et à l’exploitation minière dans la région de Madre de Dios, où la communauté autochtone de Tres Islas est durement touchée. Le modus operandi des entreprises pour obtenir l’acceptation des communautés commence par la division de celles-ci en usant d’un double discours, puis elles passent à la livraison conditionnelle de denrées et de matériel en échange de la non-exécution du processus de consultation préalable paradoxalement appelée « libre et informée » [6].

À moyen et à long terme, ces accords communauté-entreprise entraînent, par leur présence « indispensable » et en se substituant progressivement à des fonctions qui relèvent de l’État, une délégitimation de processus qui eux-mêmes ne sont pas encore très solides (i.e. le consentement préalable, libre et éclairé).

Comment agir face à une telle situation? Voici la réponse de Ketty Marcelo :
« Ce que nous nous faisons, c’est de renforcer les capacités des femmes en matière de droits individuels et collectifs afin qu’elles puissent exercer ces droits au sein de leurs communautés, au sein de leurs organisations territoriales ».

Nous demandons ensuite à Ketty comment l’ONAMIAP et ses bases font face aux activités extractives dans leur région.

« Nous savons que la règle qui prime dans la communauté est le statut communal (droits coutumiers). Donc, avec l’ONAMIAP, nous effectuons un travail de sensibilisation au niveau communal pour qu’ils [les hommes] puissent approuver la participation des femmes au sein du comité directeur la communauté. Nous avons atteint 40 % de participation féminine dans certaines communautés, ce qui nous permet de placer trois femmes dans le comité directeur, qui compte sept membres au total. Notre rôle est aussi de les préparer [les femmes élues]. Que les entreprises arrivent ou non, face à toute menace, qu’il s’agisse d’invasion ou d’industries extractives, nous, les femmes, sommes toujours là, présentes, mobilisées ».

Ketty Marcelo se rend compte que le travail de sensibilisation des femmes comme des hommes demande beaucoup d’énergie.

Nous lui demandons ensuite son avis sur les communautés qui sont en conflit avec les entreprises extractives :
« Nous organisons, parce que la chose la plus importante est que la communauté soit unie. Puisque souvent, l’entreprise arrive et, se rendant compte des divisions et désaccords existants entre les membres de la communauté, elle en profite : elle offre quelque chose d’un côté et de l’autre… et les femmes, nous avons beaucoup résisté à ces « incitatifs » (pots de vin). Je recommanderais donc tout d’abord que la communauté ait un plan de vie pour les vingt prochaines années. Pour savoir où nous allons, ou comment, sur le plan économique… ce que nous voulons en éducation, ce que nous voulons en santé, pour la conservation du territoire. Si nous avons un plan de vie communautaire, nous ne nous laisserons pas facilement acheter par ces « incitatifs ». Le plan de vie devrait être connu de l’ensemble de la communauté, pas seulement du chef de la communauté ou du conseil de direction. Cela fait toute la différence. Nous nous reconnaissons en tant que peuples autochtones, sujets de droits et d’obligations envers l’État; les dettes historiques et le fait d’être unis dans la communauté sont des choses à prendre en compte. Il faut aussi souligner la contribution importante des femmes, nous qui avons toujours été plus prudentes et plus fortes face à tous les processus d’extractivisme affectant les communautés ».

Construire leur propre conception de la lutte féministe en tant que femmes autochtones

Pour terminer l’entrevue, nous avons demandé à Ketty si elle se considérait comme une féministe ou comme une antimachiste. Voici l’extrait :
« Aïe aïe aïe, quelle question difficile!!! J’ai commencé tout récemment à comprendre ce qu’était le féminisme… Ce que je sais, c’est que je suis une femme autochtone qui lutte pour défendre à la fois les droits individuels – en ce qui a trait à la violence envers les femmes – et les droits collectifs, l’aspect de notre attachement au territoire. Nous prenons conscience que de nombreux droits pour les femmes autochtones ou non autochtones ont été acquis, dans le monde entier, grâce à la lutte féministe, avec laquelle nous ne sommes pas en désaccord ».

La leader Ketty Marcelo raconte qu’elles ont parlé du féminisme communautaire ou de l’écoféminisme dans des discussions ou des ateliers, sans toutefois encore parvenir à une conclusion. Son groupe et elle souhaitent continuer à construire leur propre concept de lutte (féministe) au-delà de l’adoption de discours occidentaux. Elle fait remarquer que oui, elles savent où elles vont, mais qu’il leur est encore difficile de comprendre la proposition féministe actuelle et son large éventail d’acteurs, d’intérêts et de luttes.

Une réflexion en guise de conclusion

L’ONAMIAP, comme d’autres organisations au Pérou et dans le reste de l’Amérique latine, contribue de façon significative à donner aux femmes et aux hommes de nombreuses communautés autochtones et paysannes des régions andines et amazoniennes des moyens d’actions pour favoriser leur autonomisation.

Comme le souligne l’entrevue avec Ketty, un sentiment d’attachement au territoire, qui serait plus profond chez les femmes, est très répandu dans une grande partie du Pérou. Je ne m’aventure pas, étant un homme, à suggérer une analogie entre le corps et la défense du territoire, parce que je sens que cela serait contribuer à des rôles de genre prédéfinis. Je considère que la défense du territoire n’est pas la tâche d’une seule : c’est une tâche collective, qui nous concerne tous et toutes, et qui ne doit pas se limiter aux communautés autochtones et paysannes, mais inclure aussi les habitant.e.s des zones urbaines.

 

Traduction par Claudia Valcarel, avec la contribution de Joëlle Gauvin-Racine

 

Illustration par Daniza Curich

 


Notes

[1] https://onamiap.org. Ketty Marcelo a participé à la Rencontre internationale « Femmes en résistance face à l’extractivisme » qui a eu lieu à Montréal du 27 au 29 avril 2018.
[2] Asociación Andes, en ligne : http://www.andes.org.pe (page consultée en septembre 2018).
[3] Observatorio de Conflictos Mineros de América Latina “OCMAL”, en ligne : https://www.ocmal.org.
[4] Maletta, Héctor (2017). « La pequeña agricultura familiar en el Perú. Una tipología microregionalizada ». IV Censo Nacional Agropecuario 2012 : Investigaciones para la toma de decisiones en políticas públicas. Libro V. Lima, FAO », en ligne : http://www.fao.org/3/a-i6759s.pdf (page consultée en septembre 2018).
[5] Boisson fermentée à base de bagasse de yucca, manioc ou cassave. Les femmes mâchent habituellement la bagasse restante du yucca pour accélérer la fermentation, qui peut atteindre des concentrations d’alcool de 6 à 8 pour cent.
[6] Fait référence à la consultation préalable, libre et informée (consulta previa libre e informada, CPLI). En français, on parle davantage du consentement préalable, libre et éclairé (CPLE). La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones consacre le droit des peuples autochtones au consentement préalable, libre et éclairé.

Dagoberto Hernández Acevedo

Dagoberto Hernández Acevedo est biologiste de formation et s’intéresse particulièrement à l’environnement et à sa conservation. Grâce à l’enseignement supérieur public et gratuit au Mexique, il a pu consacrer son énergie et ses recherches aux questions sociales et environnementales, particulièrement à la gouvernance du territoire. Il tient de sa mère, sociologue et féministe, le fait d’avoir développé une perspective de genre. Il est actuellement coopérant technique sur la sécurité alimentaire et le changement climatique chez Oxfam, au Pérou.