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Pour notre corps, pour notre terre : des femmes qui défendent la vie

S’ils touchent à la terre, ils touchent notre sang, s’ils touchent notre sang, ils touchent à la terre. – Consigne de Femmes autochtones mésoaméricaines

 

À Doima-Piedras dans le département de Tolima, en Colombie, un groupe de femmes a décidé de s’organiser afin d’empêcher les équipes de travailleurs des mines d’entrer sur leur territoire. C’est dans cette commune que l’entreprise africaine AngloGold Ashanti a décidé d’installer des sites de lixiviation pour extraire le minerai exploité dans les montagnes voisines de Cajamarca. Les femmes opposantes ont construit un système d’alarmes qui a empêché pendant des mois l’entreprise de s’installer dans leur village. Postérieurement, toute la communauté a voté à l’unanimité, lors d’une consultation populaire convoquée par les autorités municipales, que le village ne sera pas l’objet d’activités extractives d’entreprises minières.

Depuis une dizaine d’années, la Colombie est victime d’une extraction effrénée favorisée par des politiques étatiques, qui sont très souvent imposées par les institutions internationales. Face à cette réalité, les communautés se sont organisées afin de défendre leurs territoires. Les femmes ont été et sont des actrices essentielles de ces processus qui cherchent à établir la souveraineté des peuples. Les processus d’extraction sont une source de conflits et de violence sur ces territoires, qui touchent particulièrement les femmes, en augmentant les inégalités de genre, comme par exemple, l’accès aux biens communs et l’exercice de leurs droits.

Cependant, bien souvent, les conséquences spécifiques sur les corps des femmes sont oubliées ou homogénéisées à travers les stéréotypes esthétiques et moraux des Colombiens. Bien que la situation soit complexe, des femmes de tout le pays se sont engagées pour la défense de leur territoire, à travers des groupes de travail locaux qui revendiquent non seulement leur droit au territoire mais aussi leur position en tant que femmes, en prenant en compte leurs spécificités sociales, culturelles et économiques.

Leur rôle de protectrices de l’eau, des semences et du territoire a fait d’elles, dans bien des cas, la base des processus d’organisation de défense de ce territoire, c’est à dire que la force des femmes est la base sociale qui résiste au modèle d’extraction dans le pays. Il suffit de se remémorer certaines actions phares : la marche des femmes afro-colombiennes du nord du Cauca réalisée à la fin de l’année 2014, la mobilisation des femmes du Rio Sogamoso qui a duré 177 jours face au gouvernement de Santander, ou l’expérience du groupe Force de Femmes Wayúu à La Guajira. Partout dans le pays, des organisations de femmes construisent des alternatives au développement et au modèle de dépouillement qui se met en place contre la population. L’articulation de ces processus et les alternatives qui se tissent et se dénouent sur chaque territoire afin de renforcer leur souveraineté est ainsi fondamentale. Il est donc nécessaire d’analyser la relation des femmes à l’environnement, car si ce thème a reçu moins d’attention que d’autres recherches, il demeure une question essentielle qui requiert l’attention des différents acteurs des conflits environnementaux.

L’École des femmes

Étant donné la complexité actuelle du pays et l’émergence de conflits environnementaux, ainsi que les violations des droits des femmes générées par le modèle de développement extractiviste, Censat Agua Viva a mis en place en 2012 l’École Femme et exploitation minière, avec la participation de 35 femmes provenant de tout le pays.

Un des aspects qui a été démontré à l’École est que les conflits environnementaux ne modifient et ne transforment pas seulement les territoires et les modes de vie des communautés, mais que cette situation affecte aussi doublement la vie des femmes. Ainsi, si les luttes existantes se sont focalisées sur la défense territoriale, il a été nécessaire d’analyser la manière dont chaque personne vit cette réalité et comment les conséquences néfastes de cette activité ont une manière spécifique d’agir sur les corps, en particulier, les corps des femmes. De cette manière, partir du corps comme premier territoire contribue à sauvegarder la corporéité toujours présente dans la défense des territoires.

L’École est aussi une proposition pédagogique de formation de sujets politiques et elle contribue au renforcement organisationnel du travail féminin dans les territoires affectés par les projets d’extraction. L’École souhaite ainsi que les femmes connaissent et mettent en place des techniques qui leur permettent d’avoir une incidence sur les processus de construction de politiques sociales qui cherchent à mettre un terme aux brèches de genre encore évidentes dans la société colombienne, mais aussi des espaces de dialogue avec les différentes autorités gouvernementales.
Bien souvent, la non-participation des femmes dans ces espaces de construction s’explique par la méconnaissance des politiques et des territoires, ainsi que de leur évidente assimilation sans justification dans des réalités nationales et internationales. Par exemple, le programme gouvernemental « Femme rurale » qui souhaite changer les conditions de vie des femmes rurales, adopte une approche néolibérale en considérant les femmes seulement comme une force de travail, un moyen de garantir la productivité nécessaire au développement du secteur rural. Les politiques publiques liées aux femmes ont été élaborées à partir d’une vision conservatrice qui conçoit les femmes de la perspective du stéréotype de la maternité, c’est-à-dire que les femmes sont prises en compte en tant que mères ou en tant que force de travail, et non pas en tant que sujets politiques fondamentaux dans la défense des territoires.

La Rencontre nationale femme et exploitation minière

Convoquée par le FAU (Fond d’action urgente) et CENSAT Agua Viva – Amis de la Terre Colombie, la Rencontre nationale des femmes défenseures de la vie contre l’extractivisme s’est déroulée du 18 au 20 août dernier dans la municipalité de Fusagasuga, où 50 femmes provenant des quatre coins du pays se sont réunies. La rencontre a permis d’échanger sur des expériences de défense des territoires mises en place par ces femmes de différentes régions, et de chercher comment construire des solutions alternatives face aux conflits sociaux et environnementaux produits par l’industrie extractive sur les territoires.

À Fusagasuga, la rencontre a débuté par un dialogue sur les avancées significatives en matière de formation et de renforcement des processus de résistance des communautés et, plus particulièrement, des femmes. Plusieurs moments déterminants ont eu lieu comme l’élaboration de cartographies corporelles dans lesquelles différentes expériences de résistance ont été partagées et les situations problématiques dans lesquelles les femmes se voient immergées dans leur quotidien ont été rendues visibles, en plus de l’échange autour des réalités et constructions de processus organisationnels sur chaque territoire.

Aussi, les propositions des différentes participantes pour faire face aux projets d’extraction de chaque région ont été rendues visibles grâce à une série d’alternatives enrichies par la diversité des lieux desquels provenaient les participantes. L’exercice avait comme axes : la mobilisation, la formation, l’incidence, les dénonciations et les actions juridiques. Les catégories « corps-terre » et « corps-territoire » ont été des éléments fondamentaux tout au long de cette rencontre, car celles-ci sont créées à partir de la défense du territoire contre l’exploitation minière et sont en lien avec la résistance des femmes et de leurs communautés. Cette approche favorise le leadership des femmes dans les luttes continues et quotidiennes, leur permettant de rester sur leur territoire, et d’être reconnues comme étant des sujets de droit. Ces luttes visent à défendre la démocratie, elles promeuvent multiples souverainetés et diversités.

Quelques questions restent à traiter pour alimenter la réflexion continue au sein de chacun des processus :

  • Comment survivre dans ce contexte?
  • Comment penser en tant que femmes?
  • Que signifie défendre la vie?

 


Communiqué final de la Rencontre nationale des femmes défenseures de la vie contre l’extractivisme, août 2015

CENSAT Agua Viva – Amis de la Terre Colombie et le Fonds d’action urgente Amérique latine ont convoqué la Rencontre nationale des femmes défenseures de la vie contre l’extractivisme, qui a eu lieu du 18 au 20 août à Fusagasugá, dans le but de renforcer les processus des femmes dans la défense des territoires, de la terre et de la Nature en Colombie et en Amérique latine. Plus de 50 femmes de tout le pays et plusieurs invitées internationales ont débattu des impacts du modèle extractif sur la vie et les corps des femmes, en construisant ensemble des propositions pour la défense du territoire.

La rencontre a débuté à Bogotá, dans le Centre de mémoire, de paix et de réconciliation, avec le forum public auquel ont participé Gabriela Ruales, membre du Collectif Yasunidos ; Bertha Cáceres, co-fondatrice du Conseil civique des organisations autochtones et populaires du Honduras (COPINH) ; Ángela Cuenca, co-coordonnatrice du Réseau latino-américain des femmes défenseures des droits sociaux et environnementaux ; Lorena Cabnal, leader autochtone maya-xinka du Guatemala, membre de l’Association des femmes autochtones Xinkas de Santa María Xalapán-AMISMAXAJ- ; Emilce Ferrer, membre de Mujeres del Común, Mouvement colombien de défense du fleuve Sogamoso – RíosVivos, et Ana María Patiño du Conseil communautaire de la Toma, dans le nord du Cauca en Colombie.

À Fusagasugá, nous avons réfléchi aux caractéristiques de l’extractivisme : celui-ci est fondé sur l’image d’une « dictature transnationale » qui dépossède les territoires – de sa population et de ses ressources –, qui violente particulièrement la vie des femmes en les poursuivant et en les criminalisant, et qui laisse en toute impunité les nombreux cas de féminicides en Amérique latine. À partir de nos réflexions, nous manifestons que :

Nous plaçons la vie au centre, nous réinventons les formes de protestation et de communication autour de nos propositions, nous réexaminons notre manière de faire de la politique.

Nous parions sur une conception intégrale du territoire-corps-terre. La catégorie territoire-corps-terre nous permet de mieux comprendre d’une façon intégrale nos luttes pour la défense de la vie et du territoire. Il n’est pas possible de concevoir l’existence d’une vie digne au sein de nos communautés tant que nos corps continueront d’être violentés.

Les projets d’extraction provoquent des dommages particuliers chez les femmes comme la perte d’autonomie économique, la précarité des conditions dans lesquelles s’effectuent le travail de soin, l’augmentation des facteurs de risque à cause de la militarisation et du contrôle territorial des entreprises privées et de multiples acteurs armés, la recrudescence de la violence physique, psychologique et sexuelle, et les impacts sur notre santé physique et émotionnelle.

Nous souhaitons en tant que femmes que notre terre soit exempte de produits phytosanitaires, que nos fleuves n’aient pas de mercure, que nos semences soient libres de produits transgéniques et que notre vie soit sans violences.

Nous exigeons la reconnaissance de nos formes autonomes, communautaires et ancestrales d’organisation et des processus d’auto-consultation et d’autodétermination de nos peuples, afin d’avoir le choix de dire NON aux projets d’extraction. Nous exigeons enfin que notre droit à décider sur nos corps soit respecté.

Voir le forum complet : https://www.youtube.com/watch?v=fByLcYZfQqY

 


 

Photo : CENSAT Agua Viva – Amis de la Terre Colombie, 2015

Traduction : Alice Doucet

Angela Daniela Rojas

Angela Daniela Rojas Becerra est activiste environnementale. Diplômée en sociologie à l’Universidad Nacional de Colombia, elle est membre de l’équipe de CENSAT Agua Viva – Amis de la Terre Colombie. Elle est en charge de l’École Femme et exploitation minière et soutient le travail de défense de l’eau et de la montagne andine.