Pour une solidarité humaine

Des coups contre les droits humains

En ce 15e anniversaire du 11 septembre 2001, les médias n’en finissent plus de remémorer la tragédie de l’effondrement des tours jumelles de New York, sous les attaques de deux avions états-uniens, réquisitionnés pour cette opération meurtrière qui a causé la mort de 2 700 personnes et provoqué la souffrance de milliers d’autres.

Mais les mêmes médias font silence sur un autre 11 septembre, celui du Chili en 1973. Là aussi, des avions nationaux ont été utilisés pour attaquer le siège même du gouvernement chilien. En plus des 3 000 personnes assassinées, 30 000 autres ont été jetées en prison et torturées, et des milliers sont disparues. Il ne faut pas non plus oublier la souffrance des familles de ces victimes, ainsi que de celle de milliers de Chilien-ne-s devenu-e-s des réfugié-e-s politiques au Québec et de centaines de milliers d’autres dans le monde.

Qui sont les responsables ?

Les pilotes de ces avions peuvent être condamnés, mais nous savons bien qu’ils ne sont que des exécutants. Dans les deux cas, les responsables sont les fous de Dieu ou les fous du capitalisme pour qui les vies humaines doivent être terrassées, si nécessaire, pour arriver au but ultime : le pouvoir et l’argent.

Tandis que l’attentat de New York avait été commandé par l’Arabie Saoudite, Ben Laden et consorts, celui du Chili en 1973 avait été l’œuvre des grands actionnaires nationaux et internationaux. Ils avaient passé la commande au Président Nixon des États-Unis et son sbire Kissinger, et l’avaient fait exécuter par la CIA et Augusto Pinochet, chef des armées. L’histoire ne retiendra que le nom de Pinochet et de ses militaires, aucun des vrais responsables ne sera nommé, encore moins condamné. Tout au plus, on mentionnera les noms des compagnies chiliennes El Mercurio et Chilectra, puis états-uniennes : Kennecott, Anaconda et ITT. Mais derrière ces noms de compagnie, quelles personnes ont commandé ce coup pour en profiter ? Cherchez-les.

Après le coup, les actionnaires sont vite passés à la caisse, car c’est là le but de tous les coups d’État. Ils ont exigé la privatisation des entreprises nationalisées, des universités, des sociétés d’État, des fonds de pension et la privatisation de presque tout l’État.

Salvador Allende lui-même avait dénoncé ce système de dictature économique dans son discours à l’ONU[1]. Un an avant le coup d’État, il expliquait :

« Nous sommes face à des forces qui opèrent dans l’ombre, sans drapeau, avec des armes puissantes, postées dans des zones d’influence directe. Nous sommes face à un conflit frontal entre les multinationales et les États. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales (politiques, économiques et militaires) par des organisations qui ne dépendent d’aucun État, et qui à l’issue de leurs activités ne répondent de leurs actes et de leurs fiscalités devant aucun parlement, aucune institution représentative de l’intérêt collectif. En un mot, c’est toute la structure politique du monde qu’on est en train de saper. »

À peine un an plus tard, les présidents de différents pays, à genoux devant le capital, ont salué le coup d’État au Chili et ont vite emboîté le pas aux charognards locaux. Le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, qui pourtant avait applaudi Allende, n’est pas demeuré en reste et le Canada fut l’un des premiers pays à reconnaître Pinochet comme étant un dirigeant légitime. Les compagnies canadiennes et les minières surtout, comme la Noranda, avaient déjà passé leurs commandes elles aussi et attendaient justement ce moment pour investir et engraisser leurs actionnaires, dont les banques de Toronto du Noir Canada[2]. Ici encore, les droits des capitalistes venaient de gagner contre les droits humains.

Un cas d’espèce : solidarité locale et internationale

À Santiago au Chili, l’usine d’Andrés Hidalgo était une compagnie électro-mécanique où une centaine de travailleurs fabriquaient des poteaux d’électricité en béton armé et autres artefacts et installaient des lignes électriques. Le non-paiement des salaires, des vacances et des autres bénéfices sociaux avait mis les travailleurs en colère. Face à l’échec des négociations, ils déclarèrent la grève à la fin de décembre 1968. Puis, voyant la menace de fermeture, ils occupèrent l’usine, forts de l’appui de leurs femmes qui leur disaient : « Si vous n’êtes pas capable de prendre l’usine, nous, on va le faire! » Ce fut alors le premier asentamiento industrial (confiscation d’usine) au Chili et la mise en pratique d’un slogan devenu populaire : Expropriar sin pagar, justicia popular[3].

Un nouveau nom fut donné : Cootralaco (Coopérative de travailleurs de la construction). Sans patron, ça pouvait aller, mais sans contrat de travail, ça devenait difficile : nous étions surtout des sous-contractants de deux compagnies d’électricité nationales. Comme c’était avant l’arrivée au pouvoir de l’Unité populaire d’Allende, ces compagnies ne nous donnaient pas de contrats facilement. Ce fut la solidarité des autres travailleurs, syndiqués on non, des jeunes universitaires, des membres de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC), des paysans, des femmes, des curés et d’autres citoyens qui nous permirent de nous affirmer comme entreprise. Même un organisme de solidarité du Québec nous avait appuyés et nous avions pu ainsi acheter un camion moins usagé que ceux de 20 et 30 ans qui fonctionnaient à peine. Comment un ami avait-il bien pu convaincre Développement et Paix de nous appuyer ? Cela était pour nous un mystère. Par ailleurs, nous avions refusé l’aide d’une ONG chilienne qui nous posait des conditions de contrôle inacceptables.

L’orientation sociale de l’usine primait : nous étions officiellement une coopérative, mais nous nous définissions comme une entreprise de travailleurs et plus tard, une brigade de travailleurs, et avec une orientation de fonctionnement bien sociale. Quelques citations suffisent à en témoigner :

« Le dirigeant doit être le premier à se sacrifier et le dernier à en profiter. Il pourra être réélu une 3e fois, mais s’il obtient 95 % des votes. Ce que tu sais faire, tu l’enseignes à l’autre. Chacun est nécessaire, mais personne n’est indispensable. Pour faire une nouvelle société, il faut un nouvel humain. Nous travaillons pour l’humain pas pour l’exploiter. La façon de décider des salaires sera élaborée en assemblée et révisable après 6 mois. Tu seras payé en partie selon ton effort pour la production et ta participation aux décisions et non seulement pour ta classification. Les statuts et règlements seront décidés en assemblée. »

Certaines affirmations ne faisaient pas plaisir à d’autres militants de gauche qui nous refusaient même leur appui : « Le parti doit être au service des travailleurs et non l’inverse. Le drapeau de la patrie est plus grand que le fanion de n’importe lequel parti. Travailleurs au pouvoir ». Nos dirigeants déclaraient : « Nous continuons à croire possible la réalisation de l’Homme nouveau. Il y a certaines valeurs qui sont plus importantes que les valeurs économiques, les seules reconnues actuellement »[4].

Ça bougeait partout. Ce que nous vivions à l’usine se vivait ailleurs de différentes façons. Avec le temps, on comptait 80 coopératives de production et même une station de télévision. Partout dans le pays, la conception traditionnelle de la production et des services changeait. Un autre cas typique : des travailleurs municipaux, en plus de travailler en équipe, s’enseignaient mutuellement leurs métiers et exigeaient d’être payés pour l’équipe, se chargeant eux-mêmes de répartir les salaires. Le changement de société se faisait déjà avant l’élection du gouvernement populaire d’Allende en 1970. Le coup d’État visait à remplacer le gouvernement, mais surtout à mettre fin à ce grand mouvement du peuple qui mettait en péril leur pouvoir et leurs bénéfices.

C’est pourquoi, à peine quelques semaines après le coup d’État, l’ancien propriétaire de l’usine était arrivé, avec un autobus plein de militaires bien armés, pour s’accaparer de « notre usine ». Je dis « notre » parce que nous l’avions achetée légalement lors de ventes à l’encan, exigées par les nombreux créanciers de ce propriétaire véreux. Même d’autres petits capitalistes ont su profiter de la nouvelle dictature économique, comme les propriétaires de camions qui avaient fait grève contre Allende. Comme nous l’avons mentionné, les gros actionnaires s’emparaient des grosses entreprises sous la protection des militaires qui s’étaient emparés du gouvernement.

Les acteurs de la solidarité humaine

Un organisme de solidarité se pose toujours la question : comment notre appui pourrait-il être le plus profitable? La réponse est claire : frapper sur les causes de la situation d’exploitation et du non-respect des droits humains. Si Salvador Allende avait raison de dire que ce sont les multinationales qui décident, il faut donc les viser d’une certaine façon. Dans ce sens, Ivan Illich,5 qui dirigeait « l’école d’acculturation » à Cuernavaca au Mexique, disait aux futur-e-s coopérant-e-s venu-e-s du Nord : retournez donc chez vous, vous y trouverez là des causes de l’exploitation dans les pays du Sud.

À la fin de son discours, Allende invitait les dirigeants des pays du monde entier à la « solidarité humaine », tout en étant bien conscient que la « solidarité humaine » était loin d’être une priorité pour la très grande majorité d’entre eux : « Le sens de la solidarité humaine qui régit les pays développés doit regarder avec répugnance le fait qu’un groupe d’entreprises puisse intervenir impunément dans les rouages les plus importants de la vie d’une nation ». Les dirigeants du monde n’ont pas écouté et n’écoutent pas l’appel à la solidarité d’Allende. Les traités de libre-échange en sont la preuve et les peuples souffrent des conséquences : inégalités, oppression, famines, guerres. Des dirigeants nous offrent un curieux choix : la charia de l’argent ou la charia pseudo-religieuse.

Les États ne sont pas les garants de la solidarité humaine. Et, comme le disait Allende, « c’est la confiance en nous-mêmes qui renforce notre foi dans les grandes valeurs de l’humanité, dans la certitude que ces valeurs prévaudront et ne pourront jamais être annihilées ». Heureusement, partout dans le monde, la solidarité s’est créée entre les humains et entre les peuples. Ici même, des organisations québécoises, des militant-e-s, historien-ne-s, sociologues, économistes, chercheurs et chercheuses, et autres intellectuel-le-s nourrissent quotidiennement cette solidarité. Ils signalent aussi les foyers de contamination qui existent dans notre pays et ont des effets néfastes pour les pays du Sud. Il s’agit maintenant de ne pas se perdre, de viser juste et ne pas attendre après les gouvernements pour développer davantage une véritable solidarité humaine.

Photo : Image tirée du bulletin Quebec-Chili Informations, no 33, octobre 1978 / Courtoisie de l’ancien Comité Québec-Chili


Références
[1] Toutes les citations d’Allende réfèrent au discours qu’il a prononcé aux Nations Unies en 1972. On en trouve des extraits en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=EAwrS_M_FJ8; http://salvador-allende-france2.blogspot.ca/2011/09/salvador-allende-extraits-du-discours.html.
[2] Ecosociété a dû retirer le livre Noir Canada d’Alain Deneault avec Delphine Abadie et William Sacher; un coup d’État littéraire. Le texte est accessible en ligne : http://www.congoforum.be/upldocs/EBOOK%20FRan%C3%A7ais%20Noir%20Canada%20Pillage%20corruption%20et%20criminalit%C3%A9%20en%20Afrique%20Al_.pdf.
[3] Exproprier sans payer, justice populaire.
[4] Pour plus d’explications, voir l’entrevue avec l’auteur, parue dans Nouveaux cahiers du socialisme, no. 16, Montréal, automne 2016, p 174-180.
[5] Voir Cayley, David (1996). Entretiens avec Ivan Illich, Bellarmin.

Yves La Neuville

Yves La Neuville a travaillé en coopération internationale au Chili pendant 13 ans, jusqu’après le coup d’État. Réfugié politique au Canada, il a ensuite été conseiller syndical au Conseil central du Montréal métropolitain CSN pendant 23 ans. Il est retraité depuis près d’une vingtaine d’années.


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