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Radio Centre-Ville : L’agonie d’une des premières radios communautaires au Québec

Radio Centre-Ville, la radio communautaire et multilingue, a commencé à émettre au début des années 1970 en cinq langues – français, anglais, portugais, grec et espagnol – représentant les différentes communautés culturelles présentes dans le quartier Saint-Louis où elle est née, au centre-ville de Montréal. D’où l’acronyme avec lequel elle s’est fait connaître : Cinq FM. Plus tard, les communautés haïtienne et chinoise se sont jointes. Cependant, ce média créé et soutenu par les communautés qui le forment, vit une grave crise qui met en danger sa survie, du moins sa base communautaire et d’agent de transformation sociale qui l’a caractérisé jusqu’aujourd’hui.

Plus de 40 ans de travail collectif à Radio Centre-Ville

En 1972, un groupe de personnes à Montréal a commencé à diffuser de façon rudimentaire des informations et des événements du quartier Saint-Louis, d’un point de vue qui n’avait pas d’espace dans les radios commerciales et les grands médias. Compte tenu de la réalité multiculturelle du quartier, la radio est née avec l’esprit d’émettre dans les différentes langues présentes afin que ces communautés puissent participer de façon active dans la création et le développement de la programmation[1].

En 1975, suite à un long processus, Radio Centre-Ville a obtenu une licence du CRTC[2], arrivant en ondes avec une petite puissance qui a augmenté peu à peu, au fil des années. Depuis le 102,3 FM, Radio Centre-Ville est devenue un référent de la diversité et une vraie expérience interculturelle. Pour des communautés qui sont arrivées à Montréal échappant à la dictature et aux conflits armés, l’analyse politique et la diffusion de l’information qui venait de leurs pays d’origine sont devenues des actes de résistance[3]. La radio s’est centrée dès le début dans la diffusion des différentes cultures, tout en informant les membres de chacune des communautés sur l’actualité locale et la culture québécoise et canadienne dans leurs langues maternelles. Radio Centre-Ville est donc devenue un outil d’intégration dans le pays d’accueil pour les nouveaux et nouvelles arrivant.e.s, tout en conservant de façon simultanée leurs cultures d’origine.

À cause de la nature de la radio, la gestion de celle-ci a toujours été un défi. Cela a donné lieu à la création d’une structure complexe visant à favoriser la participation de toutes les communautés en respectant l’idiosyncrasie (culturelle, mais aussi politique) de chacun des groupes. De cette façon, la radio a été divisée en sept équipes de production autonomes, selon chacune des communautés linguistiques : francophone, anglophone, hellénique, lusophone, hispanophone, créole et chinoise (cette dernière diffuse en deux langues : mandarin et cantonais). Bien entendu, des gens originaires de différents pays et différents groupes ethniques font partie de ces équipes. D’autres communautés culturelles comme celles de l’Asie du Sud-Est, des régions arabes, des Philippines, de l’Irlande et d’Afrique, ont aussi diffusé sur les ondes de Radio Centre-Ville au cours de ces années.

Chaque équipe décide, toujours sur la base des principes de l’organisme, la politique d’information, ainsi que la promesse de réalisation, comment distribuer son temps d’antenne, les contenus et les émissions. Elle choisit aussi ses représentant.e.s, qui assureront le lien avec le conseil d’administration (C.A.)[4]. Les plus de 300 bénévoles qui s’impliquent à Radio Centre-Ville s’intègrent dans chacune des équipes de production selon leurs identifications. Dès le début, un des plus grands défis organisationnels a été la communication entre les différentes équipes. Beaucoup d’initiatives ont été mises en place pour éviter que Radio Centre-Ville ne devienne sept radios différentes.

Plus de 40 ans de travail collectif, avec les tensions et conflits habituels dans un contexte marqué par la fragilité financière permanente, mais aussi 40 ans de consensus et de compromis avec les valeurs démocratiques, se voient menacés depuis plus d’un an avec l’arrivée d’intérêts commerciaux opportunistes.

Entre la crise économique et la crise démocratique

Au cours d’une assemblée générale spéciale tenue le 18 septembre 2016, le C.A. a informé les membres que les finances de l’organisme se trouvaient dans un déficit d’environ 150 000 $, que tou.te.s les employé.e.s avaient été congédié.e.s et que la radio avait de sérieux problèmes pour maintenir ses activités.

Au-delà des possibles responsabilités du C.A. dans la gestion de la situation contestable, plusieurs solutions ont été discutées dans cette assemblée et il a été décidé d’augmenter le membership de 50 %. D’autres propositions ont été présentées aux participant.e.s, mais n’ont pas été approuvées. C’est le cas de la proposition de vendre du temps d’antenne à des producteurs indépendants, soit des personnes qui ne font pas partie de la radio ni du milieu communautaire de la zone.

C’est à ce moment que le réel conflit entre les membres et l’administration a commencé, en impliquant non seulement des questions au niveau économique, mais aussi liées aux principes démocratiques essentiels de toute organisation communautaire.

Peu de temps après la tenue de cette assemblée spéciale, les différentes équipes de production ont commencé à être appelées par le C.A. de façon individuelle afin de négocier le temps d’antenne qui serait coupé pour être vendu à des producteurs indépendants. La réponse des équipes variait d’une à l’autre. Certaines ont accepté des changements dans leur programmation en comprenant qu’il n’y avait rien à faire. D’autres, par contre, comme l’équipe hispanophone, ont fermement refusé les changements invoquant les principes de la radio et le fait que cette option n’a jamais été approuvée par l’assemblée.

Après plusieurs semaines, le C.A. a décidé de façon unilatérale de couper l’horaire des équipes et de commencer la vente d’espaces. Les changements dans la programmation ont même mis fin à des émissions qui étaient en ondes depuis des années et qui étaient des références dans les différentes communautés avec un auditoire fidèle. Des équipes, comme l’équipe chinoise, ont perdu l’ensemble de leur programmation, et dans le cas de l’équipe anglophone, elle a perdu près de 90 % de son temps d’antenne.

Un processus de résistance à l’imposition de la nouvelle programmation a alors commencé. Les membres ont même dû subir la présence d’un gardien de sécurité engagé par l’administration pour empêcher l’entrée aux studios de ceux et celles qui allaient faire leurs émissions comme d’habitude. En même temps, ils et elles se sont mobilisé.e.s pour demander au C.A. la convocation d’une assemblée spéciale où le seul point à discuter allait être les changements dans la programmation. En vertu des règlements de l’organisme[5], le 4 décembre 2016, l’assemblée a décidé par une large majorité de rejeter la nouvelle programmation et rétablir l’horaire des différentes équipes.

La joie des membres suite à cette petite victoire n’a pas duré longtemps. La même nuit, le président du C.A. et directeur par intérim, Wanex Lalanne, a informé les membres à travers un courriel qu’il n’allait pas respecter la décision de l’assemblée parce que des contrats avaient déjà été signés avec des producteurs indépendants. Le contenu de ces contrats, le montant et les conditions des accords n’ont jamais été dévoilés aux membres. Vu la situation, les membres ont commencé à tenir des assemblées d’information et à s’organiser entre les différentes équipes dans le but d’arrêter le virage commercial et antidémocratique de la radio.

Dans ce contexte de rejet des principes démocratiques, à moins d’un mois de la fin de l’année 2016, l’assemblée annuelle n’avait pas encore été convoquée. Grâce à l’insistance des membres pour tenir cette assemblée où cinq des six postes du conseil d’administration devaient être en élection, elle a finalement été convoquée le 22 janvier 2017.

Malgré de sérieux soupçons de la part de nombreux.ses membres croyant que cette assemblée serait manipulée par le C.A., personne n’aurait pu croire ce qui allait se passer. Des dizaines de personnes de l’extérieur de la radio, qui dans certains cas ne savaient même pas la raison qui les amenait dans ce lieu, ont participé à l’assemblée comme s’il s’agissait de membres en règle. Des faux membres ont donc saboté cet important événement et ont choisi un nouveau conseil d’administration de façon frauduleuse. Depuis, ce C.A. illégitime, dont la présidence est exercée par René Pluviose, dirige et gère l’organisme de façon autoritaire et arbitraire.

À ce jour, la plupart des membres disident.e.s ont été suspendu.e.s et écarté.e.s des microphones. Dans le cas de l’équipe hispanophone, toutes ses émissions ont été suspendu.e.s. Depuis des mois, pendant le temps d’antenne que cette équipe occupait avec de l’information alternative et de l’analyse critique, l’auditoire n’écoute maintenant que de la musique.

La seule option qui reste aux membres est la voie judiciaire pour reprendre le contrôle de la radio et rétablir les valeurs démocratiques qui caractérisent toute organisation communautaire au Québec.

Une crise annoncée

Le cas de Radio Centre-Ville n’est pas nouveau. Depuis des années, la radio fait face à des problèmes d’administration et des difficultés économiques. Il s’agit d’une manifestation particulière de ce qui arrive à l’ensemble du milieu des radios communautaires au Québec[6], résultat de la consolidation des politiques néolibérales et des coupures du financement public dans le secteur communautaire. On est bien loin du temps où les radios communautaires de la province avaient un important engagement politique et une vocation de transformation sociale, comme elles avaient au cours des années 1960 et 1970[7].

Dans les dernières années, la vague de professionnalisation des organisations sociales a aussi eu un impact sur les radios communautaires, en adoptant un caractère plus entrepreneurial, un profil plus économique de la communication. Dans les zones urbaines, par exemple, les radios communautaires sont divisées entre le besoin de justifier leur utilité sociale et la lutte pour survivre dans un milieu dominé par les médias privés[8] et la grande concentration médiatique.

À Radio Centre-Ville, le conflit entre ces deux différentes visions de la radio communautaire caractérise les frictions internes depuis des années. Face aux difficultés économiques que la radio traverse depuis longtemps, certaines équipes se sont penchées sur une solution plus économique ou marchande. D’autres, notamment l’équipe hispanophone, ont toujours maintenu la posture d’insistance dans les objectifs politiques et sociaux de la radio[9]. Au-delà de ces différentes façons de comprendre la radio ou des propositions pour atteindre la viabilité économique, la crise actuelle est allée trop loin. Toutes les équipes, sauf l’équipe lusophone, se sont unies contre ce qu’elles considèrent comme la commercialisation de Radio Centre-Ville et un mépris absolu des valeurs sur lesquelles elle a été fondée.

C’est difficile de savoir en ce moment ce qui va se passer à Radio Centre-Ville. Mais il est certain que les membres poursuivent la lutte pour récupérer le contrôle de l’organisme et que celui-ci puisse continuer à servir les communautés qui donnent du sens à son existence. Le moment arrivé, un autre aspect sera de reconstruire cette radio que les précédentes administrations ont laissé mourir. La croyance profonde des membres dans ce beau projet communautaire, ainsi que la défense du droit à l’information et la démocratisation de la communication, maintient uni.e.s ceux et celles qui ont fait de Radio Centre-Ville un exemple de coexistence interculturelle.

 

Photo : Rassemblement devant Radio Centre-Ville, 30 mars 2017. Photographie de Frantz André.

 


Notes
1 Girard, Bruce. (2001) « Inventing and Experimenting : Radio Centre-Ville ». A Passion for Radio. Radio Waves and Community. Comunica, édition numérique, p. 39-46
2 Conseil de radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, organisme fédéral qui réglemente et surveille la radiodiffusion et les télécommunications
3 Témoignage de Hyman Glustein, un des fondateurs de Radio Centre-Ville. « Les radios communautaires vues par les pionniers », en ligne : http://www.phonotheque.org/Hist-radio-communautaire/Pionniers.html#Radio%20Centre-Ville (page consultée le 7 septembre 2017)
4 Voir http://radiocentreville.com/wp/information/ (page consultée le 7 septembre 2017)
5 L’article 4.3.2 des Règlements généraux de Radio Centre-Ville : « Toute décision prise par le conseil d’administration relativement à un changement dans l’attribution ou la répartition du temps d’antenne cesse d’être en vigueur si elle n’est pas ratifiée par l’assemblée générale qui suit son adoption par le conseil d’administration ».
6 González Castillo, Eduardo (2014). « Community Radio, Politics and Immigration in Québec: the case of Radio Centre-Ville ». International Journal of Communication, no. 8, p. 580–596.
7 Gusse, Isabelle (2007). Diversité et indépen-dance des médias. Les Presses de l’Université de Montréal.
8 González Castillo, op.cit.
9 Idem

Rocío Barba Fuentes

ROCÍO BARBA FUENTES a fait des études en droit et détient une maîtrise en droits humains, abordant ceux-ci depuis une vision critique. Elle a été responsable des actions urgentes et adjointe à l’éducation du public au CDHAL. Depuis 2012, elle est membre de Radio Centre-Ville où elle a co-animé l’émission en espagnol, Periferias.