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(Re)configuration patriarcale des territoires : mégaprojets extractifs et lutte des femmes en Amérique latine

L’essor de l’extractivisme et l’émergence des organisations de femmes

En Amérique latine, le Consensus de Washington, centré sur les politiques d’ajustement structurel et les privatisations, s’est vu remplacé au cours des dernières années par un nouveau « Consensus des matières premières ». Ce dernier est fondé sur l’exportation et les États y jouent un rôle nouveau de médiateurs. Tant des gouvernements néolibéraux que des gouvernements dits progressistes l’ont adopté [2]. Par ailleurs, les organisations sociales ouvrières, autochtones, féministes et paysannes qui se sont mobilisées en résistance au néolibéralisme en Amérique latine durant les dernières décennies ont ouvert la voie à un rôle croissant des organisations de femmes dans les luttes pour la défense du territoire.

Pour citer quelques exemples, des mouvements de femmes se sont élevés, en Amérique centrale, contre les méga-infrastructures du Plan Puebla-Panama, l’exploitation minière et les mégaprojets hydroélectriques. Au Guatemala, la lutte des femmes xinka contre l’extraction minière dans la montagne de Xalapán a été emblématique. Au Mexique, les femmes de l’Armée zapatiste de libération nationale jouent un rôle politique croissant. En Équateur, les femmes autochtones de l’Amazonie sont à l’avant-plan des manifestations contre l’extraction pétrolière qui ont cours depuis quelques années, construisant dans leur lutte pour la défense du territoire des liens interethniques pour freiner les avancées des projets. Au Pérou, les femmes de Cajamarca sont partie prenante de la lutte contre l’industrie minière et le patriarcat. En Bolivie, le Réseau national des femmes en défense de la Terre-Mère fait entendre sa voix contre l’extractivisme minier. En Uruguay, les organisations de femmes s’opposent au modèle de l’industrie du soya, intimement lié à la dépossession de leurs terres et à l’appauvrissement.

Comprendre les racines des résistances des femmes dans la défense du territoire nous renvoie à la question suivante : de quelle façon l’essor des mégaprojets extractifs de ce nouveau cycle du capital est-il lié à l’approfondissement du système patriarcal?

En Amérique latine, des parcours collectifs se dessinent

Au cours des dernières années, de nombreuses rencontres de femmes en lutte contre l’extractivisme ont été tenues en Amérique latine. Ces rencontres ont donné lieu à un échange de savoirs entre des femmes de différentes ethnies et classes sociales, urbaines et rurales. De ces échanges, on a vu se développer une critique de la masculinisation de l’espace et de la prise de décision qu’entraînent les activités extractives. Les femmes ont ainsi dénoncé la hausse de la violence machiste, la refonte des rôles de genre et le renforcement des stéréotypes sexistes, où prédominent les figures de l’homme pourvoyeur et de la femme dépendante [3]. Au Guatemala, le féminisme communautaire met de l’avant le concept de « territoire corps-terre » pour comprendre la relation entre l’extractivisme et les violences patriarcales [4].

Analyser les conflits socioécologiques en adoptant cette perspective nous permet de rendre visibles les impacts différenciés des mégaprojets sur les hommes et les femmes, mais également de comprendre de quelle façon les activités extractives vont de pair avec une reconfiguration patriarcale des territoires. Nous désignons par « territoires » non seulement des espaces biophysiques et géographiques, mais aussi des espaces de vie sociaux et corporels. En d’autres mots, l’extractivisme donne forme à un nouvel ordre patriarcal qui prend racine et s’inscrit dans les relations machistes existantes, tout en les approfondissant.

Les cinq dimensions de la (re)configuration patriarcale des territoires

La dimension politique : prises de décisions masculinisées

Quand il s’agit de mettre en œuvre des projets extractifs, ceux qui prennent les décisions affectant la vie des communautés et leurs territoires sont des sujets blancs, bourgeois, de sexe masculin, adultes, hétérosexuels, qui ne sont pas en situation de handicap [5]. Les entreprises et les États, lorsqu’ils s’installent sur un territoire pour faire la promotion de l’extraction ou imposer un projet, négocient de façon individuelle, dans l’objectif de fragiliser la négociation collective des communautés. Les entreprises choisissent des interlocuteurs exclusivement masculins, soit des dirigeants locaux partageant leurs idées ou des hommes de la communauté, en leur qualité de chefs de famille. En conséquence, les femmes sont exclues des décisions sur des enjeux qui touchent leur territoire et leur vie [6].

L’extractivisme favorise ainsi la reconfiguration d’espaces de dialogue et de prise de décision masculinisés, qui se superposent aux structures politiques patriarcales existantes. C’est pourquoi l’un des facteurs de mobilisation et d’organisation politique des femmes face aux projets extractifs est, précisément, leur exclusion historique des espaces de décision et la cooptation des leaders masculins par la logique extractive [7].

La dimension écologique : rupture des cycles de reproduction de la vie

Les activités extractives impliquent une rupture des cycles de reproduction de la vie : les rivières sont contaminées, les sols ne peuvent plus produire, la déforestation éloigne les animaux, etc. L’approvisionnement alimentaire des communautés grâce à leurs activités traditionnelles telles la chasse, la pêche et l’agriculture se voit en conséquence gravement altéré. Ce sont les femmes qui devront trouver des solutions face aux difficultés croissantes d’accès aux sources d’eau et d’alimentation de leur famille. De même, les maladies et la détérioration de la santé collective liées à la contamination entraînent des besoins croissants de soins, dont la responsabilité incombera aux femmes [8].

Ces dynamiques sont synonymes d’une surcharge de travail pour les femmes, ainsi que d’une dose accrue de stress et d’anxiété. En effet, les difficultés pour s’acquitter des responsabilités de reproduction sociale qui leur reviennent, souvent sans reconnaissance, augmentent [9]. Nous pouvons affirmer, en ce sens, que l’accumulation extractiviste est structurellement dépendante de l’appropriation du travail gratuit, invisible et sous-estimé réalisé par les femmes, tout comme de l’appropriation de la nature.

La dimension économique : configuration de structures de travail patriarcales

La pénétration des dynamiques extractives dans les communautés entraîne une réorganisation de l’économie locale autour de la présence centrale de l’entreprise [10]. À la reconfiguration des économies, dans lesquelles le salariat prend une place accrue par rapport aux économies communautaires d’autosuffisance, s’ajoutent des transformations importantes des relations de genre. Lorsque les entreprises et les communautés se voient privées des biens communs qui assuraient leur approvisionnement matériel de façon autonome – que ce soit parce qu’elles ont été expulsées ou déplacées, ou en raison de la contamination – les salaires versés par l’entreprise deviennent un puissant instrument de dépendance.

Les emplois créés par les activités extractives sont fortement associés au travail masculin et sont porteurs de nouvelles inégalités dans les relations sociales. Les femmes, exclues de l’emploi et de l’accès aux ressources naturelles, perdent en autonomie et sont reléguées à une position de subordination face à leur mari, qui est salarié. Dans cette nouvelle structure de travail se dessinent ainsi les figures de l’homme pourvoyeur et de la femme économiquement dépendante du salariat masculin [11]. L’extractivisme, à travers une économie salariée hautement masculinisée, creuse ainsi les différences structurelles entre hommes et femmes à l’intérieur des communautés.

La dimension culturelle : renforcement des représentations et des stéréotypes sexistes

L’arrivée massive de travailleurs de l’extérieur des communautés que requiert l’implantation des projets extractifs, jumelée à la militarisation du territoire par les forces de sécurité publiques et privées, entraîne une masculinisation du territoire. Pour les femmes, cela se traduit par une peur et une insécurité ravivées, causant un isolement social qui confine les femmes dans l’espace privé-domestique [12].

Les changements dans les formes de loisirs et dans l’usage des espaces publics amènent, entre autres, l’ouverture de bars pour les ouvriers. Il se crée ainsi des espaces masculinisés, marqués par de nouvelles relations de pouvoir qui se superposent aux hiérarchies de genre existantes. Le déploiement des activités extractives favorise la formation de sujets qui renforcent les stéréotypes de la masculinité hégémonique – où le pôle masculin se voit lié à la domination et au contrôle, alors que le féminin est associé à l’idée de la femme dépendante, objet de contrôle et d’abus sexuels [13]. Dans ce contexte, un imaginaire de la « mauvaise femme » se construit autour des femmes qui transgressent la normativité imposée, comme c’est le cas des défenseures des territoires et de la nature [14].

La dimension corporelle : contrôle social et violence machiste

Les dynamiques extractives exigent de discipliner et de contrôler les corps. De contrôler au sein des territoires des corps sexués et racialisés, avec un fort sentiment d’appropriation des hommes sur les femmes et leurs corps. Les activités extractives amènent par ailleurs de nouvelles formes de loisirs : on voit apparaître sur les territoires des communautés des établissements de prostitution, dont plusieurs sont associés à la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle. Il y a une forte relation entre l’extractivisme et le travail sexuel – souvent forcé – dans la mesure où la prostitution est perçue dans un contexte d’extraction comme fonctionnelle pour l’accumulation du capital, servant à canaliser le stress de la force de travail masculine [15].

En somme, la violence, le harcèlement sexuel et le contrôle social du corps des femmes sont partie prenante d’un imaginaire patriarcal qui s’affermit avec la pénétration des activités extractives. La nature et les corps – en particulier, les corps féminins – deviennent dans cet imaginaire des objets, que l’on peut s’approprier et sacrifier au service de l’accumulation du capital.

 

Traduction par Éva Mascolo-Fortin

 

Photo : Marche de femmes de l’Amazonie, en Équateur, 2013. Photographie par Miriam García-Torres

 


Notes

[1] Cet article a été écrit par Miriam García-Torres, Eva Vázquez, Delmy Tania Cru et Manuel Bayón. L’article est d’abord paru en espagnol dans la revue Ecología Política en décembre 2017 sous le titre « (Re)patriarcalización de los territorios. La lucha de las mujeres y los megaproyectos extractivos » : http://www.ecologiapolitica.info/?p=10169
[2] Svampa, Maristella (2013). « Consenso de los Commodities y lenguajes de valoración en América Latina », Nueva Sociedad, no. 244, en ligne : http://nuso.org/articulo/consenso-de-los-commodities-y-lenguajes-de-valoracion-en-america-latina/
[3] Fundación Rosa Luxemburg (2013). Memoria del Encuentro Regional de Mujeres y Feminismos Populares. Del 4 al 6 de junio de 2013, en ligne : www.rosalux.org.ec
Colectivo Miradas Críticas del Territorio desde el Feminismo (2014). La vida en el centro y el crudo bajo tierra. El Yasuní en clave feminista. Quito, en ligne : https://miradascriticasdelterritoriodesdeelfeminismo.files.wordpress.com/2014/05/yasunienclavefeminista.pdf
[4] Cabnal, Lorena (2010). « Acercamiento a la construcción de la propuesta de pensamiento epistémico de las mujeres indígenas feministas comunitarias de Abya Yala ». Dans Feminismos diversos : el feminismo comunitario, ACSUR-Las Segovias : 11-25.
[5] Pérez Orozco, Amaia (2014). Subversión feminista de la economía. Aportes para un debate sobre el conflicto capital-vida. Madrid : Traficantes de Sueños.
[6] Colectivo de Investigación y Acción Psicosocial (2017). La Herida abierta del Cóndor : Vulneración de derechos, impactos socioecológicos y afectaciones psicosociales provocados por la empresa minera china EcuaCorriente S.A. y el Estado ecuatoriano en el proyecto Mirador. Quito, en ligne : https://investigacionpsicosocial.files.wordpress.com/2017/02/herida-abierta-del-cc3b3ndor.pdf
[7] García-Torres, Miriam (2017). Petróleo, ecología política y feminismo. Una lectura sobre la articulación de Mujeres Amazónicas frente al extractivismo petrolero en la provincia de Pastaza, Ecuador, Mémoire de maîtrise. FLACSO-Ecuador.
[8] Colectivo Miradas Críticas del Territorio desde el Feminismo (2014). Op. Cit.
[9] Colectivo de Investigación y Acción Psicosocial (2017). Op. Cit.
[10] Fondation Rosa Luxemburg (2013). Op. Cit.
[11] Himley, Matthew (2011). « El género y la edad frente a las reconfiguraciones en los medios de subsistencia originadas por la minería en el Perú », Apuntes XXXVIII (68), p.7-35.
[12] Federici, Silvia (2010). Calibán y la bruja. Mujeres, cuerpo y acumulación originaria. Buenos Aires : Tinta Limón Ediciones.
[13] Fondation Rosa Luxemburg (2013). Op. Cit.
[14] Garcia-Torres (2017). Op. Cit.
[15] Laite, Julia Ann (2009). « Historical perspectives on industrial development, mining, and prostitution », The Historical Journal, no. 52 (3), p.739-761.

Collectif Miradas Críticas del Territorio desde el Feminismo

Nous, le Collectif Miradas Críticas del Territorio desde el Feminismo, sommes des activistes enthousiastes, énergiques, qui croient à la transformation et au pouvoir qui réside dans le fait de penser la vie collectivement. Nées dans différents pays (Équateur, Mexique, Espagne, Brésil, Uruguay), nous nous sommes rencontrées il y a cinq ans à Quito, ville qui est devenue le lieu de nos conspirations. Le féminisme latinoaméricain et caribéen est notre espace de lutte, d’invention, de création, de transformation et de réflexion. À travers nos regards, nous tissons des liens entre les corps, dans leur diversité, et les territoires. www.territorioyfeminismos.org


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