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Résister à la violence environnementale contre les...

Résister à la violence environnementale contre les femmes

Pour nos ancêtres, la Terre Mère était vivante comme nous, nos montagnes, les arbres, les rivières et les lacs étaient respectés; ils vivaient en harmonie avec notre Pachamama (Terre Mère), c’est là l’héritage que nous ont laissé nos Achachilas (grands-parents)[1]. – Mama Eduarda, Réseau national de femmes pour la défense de la Terre Mère (RENAMAT)[2].

 

Avec des mots simples et bien à elles, les femmes autochtones de Bolivie témoignent de l’importance de la Terre Mère et de leur lien étroit avec le territoire, raison pour laquelle les peuples autochtones réalisent avant toute activité des rituels pour rendre grâce à la Terre Mère pour toutes ses bontés. Étant donné la signification symbolique et l’importance qu’ont les ressources naturelles pour ces peuples, une relation d’harmonie et de protection s’établit ainsi.

L’activité minière est une réalité qui porte atteinte au territoire bolivien et surtout aux communautés des départements d’Oruro, La Paz et Potosí. Les mines souterraines datent de l’époque de la Colonie; toutefois, depuis les années 1980, avec l’implantation des minières transnationales, elles sont devenues plus profondes. Avec l’exploitation à ciel ouvert, elles causent toutes sortes d’impacts tels que l’expropriation du territoire, la pollution et la violence environnementale contre les femmes. Il se perpétue ainsi un modèle de développement extractiviste et patriarcal lequel, par une dynamique d’oppression et de subordination, fait entrave au bien-être des femmes et de la Terre Mère.

Violence environnementale contre les femmes

Bien que les dommages environnementaux de l’activité minière, notamment la contamination des sols, de l’eau, sa rareté ou sa disparition et la perte de biodiversité, affectent toute la population, ce sont les femmes qui, en raison de leurs activités productives et reproductives de même que par les rôles traditionnels de genre (socialement construits), assument ces conséquences et doivent sacrifier leur bien-être pour trouver des façons de lutter contre la détérioration de leur qualité de vie et celle de leur famille.

Depuis que cette entreprise minière a commencé son exploitation, le niveau de l’eau dans ma communauté a baissé jusqu’à ce qu’on finisse par ne plus en avoir, les versants se sont asséchés. On ne peut vivre de cette façon : il faut que je quémande de l’eau ou bien que j’aille loin pour en chercher car je dois voir à nourrir ma famille[3].

En s’appuyant sur une réflexion collective et comme stratégie de lutte à la défense de la Terre Mère, le Réseau national de femmes à la défense de la Terre Mère (RENAMAT) a développé un concept fondé sur la « Loi intégrale pour garantir aux femmes une vie libre de violence »[4]. Ce concept a été résumé dans un bulletin d’information comme suit : « Lorsqu’on pollue l’environnement ou qu’on surexploite les ressources naturelles au bénéfice d’une minorité, on s’attaque aux conditions de production de nos vies, à notre patrimoine, notre économie, donc à nos droits et au droit fondamental à la Vie. C’est ce qu’on appelle Violence environnementale contre les femmes »[5].

Tisser les résistances

En octobre 2013, les femmes touchées par les entreprises minières de même que celles à risque de l’être, unifiées et soudées dans un même processus de résistance, se sont réunies pour un sommet national et ont alors décidé de s’organiser pour former le Réseau national de femmes à la défense de la Terre Mère. Les principaux objectifs du réseau sont de faire face aux impacts des minières et de favoriser des liens d’organisation et de solidarité entre les femmes qui sont à la recherche de solutions immédiates aux problèmes qui les affectent[6].

Les axes de résistance qui unissent ces femmes dans leur diversité culturelle et sociale sont la défense de leurs sources d’eau, de leurs terres et de leurs territoires, de leur santé et celle de leur famille, et la lutte pour le droit à la sécurité alimentaire. Le cas de Challapata est exemplaire et il contribue à l’unité au sein de ce réseau. Il s’agit d’une zone agricole, d’élevage et de production laitière qui se bat depuis 22 ans. Challapata s’est maintenu en alerte face à la menace de l’exploitation minière sur son territoire par une entreprise canadienne, la Castillian Resources, qui prétend réaliser des opérations à ciel ouvert à proximité du barrage de Tacagua[7]. Or, il s’agit de la principale source d’irrigation des cultures de la population. Les mobilisations et les actions de la communauté ont été nombreuses et il faut y souligner le rôle des femmes. Ce sont elles qui, au risque de leur propre intégrité physique, ont pris les devants dans ces mobilisations, défendant leur principale source d’eau qui garantit l’activité productive centrale du secteur. Grâce à leur force, Challapata a réussi à s’affirmer comme zone de production laitière.

Ces succès n’ont été atteints que grâce aux efforts des populations locales. L’État a malheureusement rétorqué en prenant la défense de la minière et en criminalisant la protestation. Mallku Q’uta, une petite communauté du nord de Potosí, a dû essuyer une dure répression militaire pendant laquelle des femmes et des enfants ont été maltraités alors qu’ils se portaient à la défense de la Terre Mère. Cette population a organisé une importante résistance alors qu’un mégaprojet menaçait de s’approprier ses lacs pour exploiter les minerais qui s’y trouvent et que la présence de la minière et ses effets commençaient à se faire sentir : quelques femmes de la communauté avaient subi des abus sexuels de la part des travailleurs de l’entreprise South American Silver qui n’en était alors qu’à sa phase d’exploration.

Ce ne sont là que deux cas parmi plusieurs autres à l’ordre du jour du Réseau. Il y en a d’autres encore plus graves où on a vu l’expropriation des ressources hydriques. Toutes ces formes de violence que subissent les femmes autochtones, paysannes, originaires et usagères du système d’irrigation ont fait que le RENAMAT s’est constitué en un mécanisme d’organisations et d’alliances stratégiques engagées dans un travail constant d’activisme environnemental et politique et qu’il se positionne comme un instrument du mouvement des femmes. Le réseau socialise et sensibilise la population en général quant aux conséquences dévastatrices des minières sur la vie des femmes. Il exige également de la part de l’État, des autorités régionales et des municipalités une réponse immédiate de restauration et de décontamination environnementales.

Le RENAMAT mène actuellement plusieurs campagnes pour la défense de la Terre Mère, dénonçant les effets destructeurs de l’industrie minière extractiviste et consolidant les résistances. Des efforts sont faits simultanément non seulement pour qu’il se tisse un réseau d’alliances mais aussi des réseaux de connaissances construites collectivement, pour démontrer que les femmes de ces populations doivent prendre la parole, et ainsi exercer et s’approprier leur droit à la parole à partir de leur savoir, un savoir ancestral légué par toutes les femmes qui ont pris soin de la Terre Mère pendant des milliers d’années; pour démontrer également qu’aujourd’hui il est plus urgent que jamais de respecter ces valeurs.

L’exercice de la violence environnementale contre les femmes est aujourd’hui une blessure mortelle pour la Pachamama. Faire du mal à la Terre Mère, c’est faire du mal au corps-territoire de milliers de femmes, des femmes qui sont aujourd’hui en lutte pour défendre, avec leur vie s’il le faut, des ressources naturelles qui sont, historiquement et de droit, les leurs.

 

Photo : Sommet des femmes, Angela Cuenca Sempertegui. Colectivo CASA. 2015.

Traduction : Marie-France Labrecque

 


Références

Références
Colectivo CASA (2013). « Minería con M de Machismo, Madre Tierra con M de Mujer », Percepciones femeninas sobre los impactos ambientales y con los conflictos con la minería en comunidades indígenas campesinas.
Colectivo CASA (2011). « Challapata 50 años de producción sin contaminación », en ligne : http://www.colectivocasa.org.bo
Colectivo CASA (2013). « A un año del Conflicto en Mallku Q`uta criminalización de la protesta y violencia estatal impunes », en ligne : www.colectivocasa.org.bo
Ley Integral para garantizar a las mujeres una vida libre de Violencia, Ley 348. (2013, 9 mars)
Red Nacional de Mujeres en Defensa de la Madre Tierra – RENAMAT (2014). Boletín informativo, en ligne : http://renamatbolivia.blogspot.ca/

 

Notes

[1] Pachamama et Achachilas : mots en langue quechua.
[2] Le RENAMAT (en espagnol, Red Nacional de Mujeres en Defensa de la Madre Tierra) est une organisation de personnes affectées par les entreprises minières.
[3] Madame Sabina Gutierrez, de la communauté Totoral Grande (province Poopó du département d’Oruro). Discussion lors du Sommet national de femmes en défense de la Terre Mère en septembre, 2015 à Oruro, Bolivie. La communauté de Totoral a accès à l’eau seulement 1 heure par semaine.
[4] Loi 348, approuvée en 2013.
[5] Bulletin Réseau national des femmes à la défense de la Terre Mère
[6] Ibid.
[7] Rapport de la campagne : « 50 ans de production sans pollution », réalisée par l’Association des usagers du système d’irrigation N2 Tacagua.

Ángela Cristina Cuenca Sempertegui

Ángela Cristina Cuenca Sempertegui est détentrice d’un baccalauréat en génie agronomique et membre fondatrice du Collectif de coordination d’actions socio-environnementales de Bolivie (CASA – Colectivo de coordinación de Acciones Socio Ambientales de Bolivia). Elle y occupe actuellement le poste de coordonnatrice et appuie également la coordination du Réseau latino-américain de femmes à la défense des droits sociaux et environnementaux. Elle est activiste écologique et féministe.