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S.O.S. Nicaragua. Entrevue avec Violeta Delgado du Mouvement autonome des femmes du Nicaragua

Cette entrevue avec Violeta Delgado du Mouvement autonome des femmes (Movimiento Autónomo de Mujeres) du Nicaragua a été réalisée par le Réseau international de l’Union latino-américaine des femmes (Unión Latinoamericana de Mujeres, ULAM) en août 2018, soit quatre mois après le début des manifestations et de la violente répression contre le peuple nicaraguayen.

La ULAM exprime sa profonde préoccupation devant la situation au Nicaragua, ainsi que sa solidarité avec le peuple nicaraguayen et les défenseur.e.s des droits humains, et se joint aux demandes de mettre fin à la criminalisation et du retour à la paix dans cette nation sœur.

ULAM : Violeta, pouvez-vous nous donner un bref aperçu de ce qui s’est passé au cours des derniers mois et de ce qui se passe actuellement au Nicaragua?

Violeta Delgado : […] Ce qui se passe au Nicaragua en ce moment est la pointe de l’iceberg d’une série d’événements survenus ces dernières années dans la société nicaraguayenne. Tout d’abord, un pillage total de nos ressources naturelles, incluant la vente d’une grande partie de notre territoire national à une société chinoise pour la construction d’un canal interocéanique qui aurait un impact considérable sur l’environnement et l’avenir du pays. Ce projet comprend la création de zones économiques et politiques parallèles, et même de certaines entités juridiques indépendantes de l’État-nation. Des tensions se sont accumulées pour finalement exploser le 18 avril [2018] lors d’une manifestation organisée par des étudiant.e.s universitaires pour dénoncer l’attention insuffisante accordée par le gouvernement à un incendie dans une réserve forestière [Indio Maiz] située dans la zone concédée à l’entreprise chinoise, et pour protester contre une réforme de la sécurité sociale qui incluait une réduction du montant des pensions et une augmentation du temps pendant lequel les retraités doivent travailler pour avoir accès à la pleine pension.

Les manifestations des étudiant.e.s ont été réprimées par l’État. Le premier jour, il y a eu cinq morts : cinq jeunes tués par des balles de tireurs d’élite positionnés autour de l’université nationale. Le deuxième jour, le bilan a été de 22 jeunes assassiné.e.s. On ne pouvait donc plus considérer ces actes comme une « erreur » qui aurait pu être réparée dès le lendemain en identifiant les responsables d’une telle décision, en les traduisant en justice et rectifiant la façon d’agir de la police. Au lieu de cela, ce comportement [des forces policières] a continué à s’intensifier au cours des huit jours suivants, de telle sorte que huit jours après le premier massacre, plus de 70 jeunes avaient été assassiné.e.s. Cela a mené à une manifestation nationale, à laquelle ont pris part non seulement toutes les universités à travers le pays, mais également la population qui est descendue dans les rues de Managua, Masaya, dans les quartiers autochtones de Monimbó et Sutiaba, dans les villes de Jinotega, Matagalpa et Estelí. C’est donc dire que dans pratiquement tout le pays, on a érigé des barricades pour empêcher le passage des forces de l’ordre qui s’apprêtaient à commettre des actes de répression contre la population.

Pendant trente jours, les citoyen.ne.s qui protestaient ont subi des attaques et ont affronté sans armes [les forces de l’ordre]. Dans la plupart des cas, ils et elles avaient ce qu’on appelle un « mortier » (mortero), soit des tuyaux dans lesquels on met de la poudre à canon, ce qui évidemment ne peut être comparé aux armes de haut calibre qui ont été utilisées par les forces régulières et irrégulières [policières et paramilitaires] pour attaquer la population. Les barricades érigées par les citoyen.ne.s ont été démantelées une à une, causant la mort de plus de vingt jeunes dans des villes comme Masaya et Carazo. À Masaya, environ 56 muchachos (jeunes) ont été tués au cours d’actes de répression menés par la police, accompagnée par des paramilitaires. […]

Chaque fois qu’il y a une manifestation civile quelconque, un rassemblement, une marche, même si ce n’est que de s’afficher avec le drapeau du pays, de la patrie, cela entraîne la sortie des forces paramilitaires dans les rues. Celles-ci ne font pas partie des forces de police, mais elles opèrent avec elles et ont semé la terreur au cours des derniers mois. […] Elles maintiennent le pays dans une situation qui est pratiquement un état de siège. La population doit rester à la maison dès 18 h ou 19 h le soir, au plus tard.

L’économie du pays est dans un état de détérioration important, avec plus de 40 000 personnes exilées. De ce nombre, environ 28 000 personnes se sont rendues au Costa Rica en tant que réfugié.e.s. Nous sommes confronté.e.s à une grave crise humanitaire, à une grave crise des droits humains. Au cours des quinze derniers jours, nous avons assisté à des arrestations de leaders communautaires, en particulier de jeunes leaders. Il y a deux jours, ils en ont arrêté plusieurs, dont deux femmes, qui participaient à une marche à León.

Il y a environ 400 prisonniers politiques, parmi lesquels on compte environ 50 femmes. Il y a des personnes qui sont toujours disparues depuis les massacres d’avril, de mai et de juin. Les organisations de défense des droits humains dénombrent plus de 400 personnes assassinées. La Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) a recensé environ 318 meurtres confirmés au cours des manifestations, la plupart commis avec des armes à feu, d’une balle dans la tête ou au cou. Des coups de feu ont été tirés par des tireurs d’élite avec des armes à feu qui, dans de nombreux cas, ne sont qu’entre les mains de la police ou de l’armée nationale.

ULAM : Merci beaucoup, Violeta, pour ce compte-rendu. Nous aimerions également savoir quelle est la situation du mouvement féministe, des organisations de femmes dans ce contexte.

Violeta Delgado : Le gouvernement de Daniel Ortega a été un gouvernement assez hostile au mouvement des femmes en général et, bien sûr, au mouvement féministe. Au cours des dix dernières années, cette hostilité s’est également reflétée dans l’isolement institutionnel […] et plusieurs organisations ont progressivement fermé leurs portes. Certaines d’entre elles ont été la cible d’attaques directes de la part de l’État, comme ce fut le cas pour le Mouvement autonome des femmes (Movimiento Autónomo de Mujeres) dont les bureaux ont été perquisitionnés. La situation s’est aggravée, de sorte qu’au cours des derniers mois, soit depuis le début des manifestations, des centaines de défenseures des droits humains ont été victimes de persécutions, de calomnies, de menaces, d’agressions physiques et verbales et d’emprisonnements, au cours desquels elles ont été soumises à toutes sortes d’abus.

Nous vivons évidemment dans une situation de risque élevé. Nous sommes nombreuses à essayer de circuler le moins possible à l’extérieur de notre maison. Des pamphlets circulent dans lesquels de nombreuses leaders du mouvement, de même que des organisations de femmes, sont accusées de vouloir causer un coup d’État [d’être des « golpistas »] et d’être des terroristes. De toute évidence, nous sommes extrêmement vulnérables, à la fois en ce qui concerne notre intégrité personnelle et celle de nos organisations. Telle est la situation actuelle, et je vous en parle à la première personne, car mes possibilités de déplacement sont très limitées et c’est dans un état d’alerte élevé que je prends soin de ma famille, de mes enfants et de ma propre intégrité.

ULAM : Merci beaucoup. Et dites-nous, Violeta, qu’est-ce qui a été réalisé par les organisations internationales? Nous savons que l’ONU et l’Organisation des États américains se sont prononcées. Que pensez-vous de ce que font ces organisations internationales et comment s’est manifesté la solidarité internationale des femmes d’Amérique latine et d’à travers le monde?

Violeta Delgado : Disons que ça a été un processus graduel, car au début, beaucoup d’organisations et de mouvements de défense des droits humains ont continué de croire que le régime d’Ortega et de son épouse, Rosario Murillo, était un régime de gauche. Pourtant, depuis de nombreuses années, des féministes et plusieurs organisations sociales dénonçaient l’alliance d’Ortega avec le grand capital et les groupes fondamentalistes, de même que le comportement abusif du gouvernement, les violations des droits humains et la mise en place d’une dictature, qui a atteint son apogée lorsqu’il a installé sa femme [Rosario Murillo] comme vice-présidente. Je pense que c’est quelque chose qu’on n’avait pas encore vu au 21e siècle; la dernière fois qu’on avait vu cela, c’était au milieu du 20e siècle. Cela représentait un recul énorme : l’instauration d’une dictature pour laquelle le peuple nicaraguayen avait versé tant de sang déjà pour faire tomber Somoza.

La première réaction a donc été une réaction d’incrédulité, y compris au sein du système interaméricain. Puis, peu à peu, cette perception a commencé à s’effriter et nous sommes parvenu.e.s à ce que les yeux du monde se tournent vers le Nicaragua et à ce que le système interaméricain prenne des mesures face à la crise dans laquelle se trouvait le pays et face aux actes génocidaires que commettait le régime en toute impunité. Nous avons ainsi obtenu la présence [d’un groupe d’experts] de la CIDH, qui a pu recueillir des témoignages de tout ce qui se passait dans le pays. […] Ce groupe d’experts ne constitue pas une commission de la vérité, mais vise plutôt à analyser les faits et à identifier les responsables des assassinats commis, si j’ai bien compris, durant la période allant jusqu’au 22 avril [2018]. Malheureusement, le nombre de morts a doublé depuis cette date, mais au moins ce n’est pas sous le couvert d’être un régime de gauche, alors qu’il assassine des étudiant.e.s, persécute des paysan.ne.s, emprisonne des leaders communautaires. Je crois que le monde, que les Amériques, et que les leaders sociaux considèrent désormais cette crise comme étant grave, ce qui signifie qu’il y a eu une avancée énorme, car auparavant, nous étions vraiment seuls, face à l’incrédulité du monde devant ce qui était en train de se passer au Nicaragua.

ULAM : Violeta, pour conclure notre conversation : que peuvent faire les organisations de femmes, les réseaux internationaux de femmes et de défenseur.e.s des droits humains, les peuples et la population en général pour poursuivre la solidarité envers le peuple nicaraguayen?

Violeta Delgado : Pour nous, il est fondamental et indispensable que vous continuiez à faire ce que vous faites déjà, soit d’élever la voix, et de ne pas permettre que ce qui s’est passé et qui continue de se passer au Nicaragua disparaisse du débat public. […] Ce qui nous ramène encore au thème de l’impunité, puisque lorsqu’on cesse de mettre [les agissements du gouvernement] sous les projecteurs de l’opinion publique, on lui confère une position d’impunité et il continue à commettre des violations des droits humains. Il est à l’abri de la critique et des condamnations. Ce que vous pouvez certainement faire, vous qui êtes à l’extérieur, c’est faire ce que plusieurs d’entre nous ne sommes plus en mesure de faire. Vous pouvez sortir et vous exprimer devant l’ambassade du Nicaragua dans votre pays, continuer à dénoncer et à condamner ce qui se passe, diffuser les nouvelles et appuyer les appels à la solidarité internationale que nous, les féministes, lançons depuis plusieurs mois. En ce moment, notre objectif principal est la libération des prisonnières politiques qui sont torturées, qui sont isolées, dans certains cas dans des prisons à sécurité maximale et dont, pour leur intégrité personnelle, nous demandons la libération d’urgence.

Je crois que la contribution que vous pouvez continuer à apporter est inestimable. Je pense en particulier aux féministes d’Amérique centrale qui apportent un soutien aux centaines de réfugié.e.s qui arrivent dans leur pays, au Guatemala, au Salvador, au Honduras, au Costa Rica, au Panama. Ce soutien que vous pouvez apporter aux femmes, aux hommes, aux jeunes dans leur quête de refuge de même que pour répondre à leurs besoins de base, leur permettant de survivre, sera toujours inestimable pour nous.

ULAM : Nous voulons vous remercier, Violeta. L’Union latino-américaine des femmes, notre réseau international, continuera à mener des actions de solidarité. Nous resterons au fait de tout ce qui continue de vous arriver dans votre pays, dans cette nation sœur d’Amérique centrale.

 

Transcription et traduction par Roselyne Gagnon

 

Photo : « Nous exigeons la liberté! Plus de prisonnières politiques! » Courtoisie du Mouvement autonome des femmes

Movimiento Autónomo de Mujeres

Le Mouvement autonome des femmes (Movimiento Autónomo de Mujeres) du Nicaragua est un mouvement social et politique autonome qui revendique l’égalité, la liberté et la solidarité pour la construction d’un système politique, économique et social incluant une démocratie paritaire. Il lutte contre l’autoritarisme patriarcal sous toutes ses formes pour transformer les relations de pouvoir inégales et pour l’instauration d’un État de droit comme condition préalable à la construction d’une société fondée sur la justice sociale, économique, politique et culturelle.

Unión Latinoamericana de Mujeres

L’Union latino-américaine des femmes (Unión Latinoamericana de Mujeres, ULAM) est un réseau régional composé de groupes et d’organisations dirigées par des femmes pour le bénéfice des femmes d’origine rurale et autochtone affectées socialement, culturellement et économiquement, par les pratiques et les politiques minières.