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Solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez, Mexique

L’origine du Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez

Le 5 février 2004, sept Québécoises entreprenaient une mission de dix jours au Mexique dans le cadre d’une commission mise sur pied par le Comité de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez. J’étais l’une de ces femmes[1]. Cette mission avait été organisée bien avant ce séjour et elle aurait également des répercussions bien au-delà des dates du voyage.

C’est au début des années 2000 au Québec que les personnes déjà attentives aux questions de droits humains en Amérique latine découvrirent avec stupeur une nouvelle dimension de la violence à l’égard des femmes au Mexique, et plus précisément à Ciudad Juárez : le féminicide. De mon côté, j’avais séjourné dans cette ville en 1999 dans le cadre d’une recherche sur les maquiladoras, ces usines d’assemblage fonctionnant avec des capitaux étrangers et recourant massivement au travail des femmes. En lisant les journaux locaux, j’avais découvert que les cadavres d’un certain nombre de travailleuses de maquiladoras avaient été retrouvés sur des terrains vagues ou dans le désert entourant la ville. Sur le plan théorique, cela venait confirmer les liens entre la présence de ces usines dans cette ville, l’intégration des femmes au marché du travail et l’exacerbation du patriarcat devant le changement dans les rapports de genre. Par contre, sur d’autres plans, le fait que les femmes assassinées avaient été pour certaines torturées, violées et que leur corps avait été affreusement mutilé posait d’autres questions qui restaient sans réponse. Et surtout, comment se faisait-il que les meurtres systématiques se produisant depuis au moins 1993 restaient à ce jour largement impunis?

Mon séjour trop bref ne m’avait pas permis d’entrer en contact avec les groupes de femmes qui dénonçaient depuis le milieu des années 1990 la situation d’impunité prévalant dans cette ville. Des organisations internationales telles que la Commission des droits humains de l’ONU et la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) de l’Organisation des États américains (OÉA), de même qu’Amnistie internationale, avaient d’ailleurs déjà réagi sous l’insistance de ces groupes. Des rapports avaient été rédigés et des actions avaient été évoquées sans que l’impunité soit pour autant éradiquée. Les crimes contre les femmes et les disparitions continuaient. Ainsi, entre 1993 et 2002, près de 400 femmes avaient été assassinées dans la seule ville de Ciudad Juárez, et plus de 400 autres étaient portées disparues. Proportionnellement, ces chiffres étaient plus élevés que pour les autres villes situées à la frontière et de même dimension, soit un peu moins de deux millions d’habitants.

Devant la persistance de l’impunité, une campagne internationale a été lancée au Mexique au début des années 2000, sous le thème de «  Ni una muerta más » (Pas une morte de plus). C’est à la faveur de cette campagne, appuyée par des syndicats et plusieurs groupes de femmes québécois, que fut mis sur pied, en 2003, un comité de coordination composé de femmes provenant des milieux universitaire, journalistique, du mouvement des femmes, du mouvement syndical et de celui de la coopération internationale. Son mandat était l’organisation d’une mission de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez sur le terrain de même que la tenue d’activités de sensibilisation face non seulement au féminicide en tant que tel, mais aussi face à l’impunité dont jouissent les coupables.

La mission à Ciudad Juárez

La collecte de fonds pour rendre possible cette mission a été l’occasion justement de sensibiliser les différents groupes de la société civile sollicités. Plus d’une soixantaine d’entités et de groupes ont répondu à l’appel. Le séjour à Ciudad Juárez et à la ville de Mexico a été effectué du 5 au 15 février 2004. Le déroulement du séjour a été en très grande partie redevable aux liens préalables et parfois très anciens déjà tissés par les syndicats et regroupements solidaires québécois avec des militantes et militants au Mexique, particulièrement avec le Frente Auténtico del Trabajo (Front authentique du travail – FAT), une des rares organisations du pays regroupant des syndicats indépendants et dont une des missions est, à travers ses Centros de Estudios y Talleres Laborales (Centre d’études et ateliers de travail – CETLAC), la formation des travailleuses et des travailleurs pour la défense de leurs droits.

Ces liens ont permis des rencontres significatives tant avec des représentants des autorités administratives mexicaines comme, par exemple, le maire de Ciudad Juárez, le délégué du bureau du procureur général du Mexique et le Directeur de la sécurité publique municipale, des personnes liées aux organisations non-gouvernementales, syndicales et populaires locales engagées dans la lutte contre le féminicide, sans oublier, bien entendu, des mères de femmes assassinées ou disparues. À la ville de Mexico, les rencontres furent surtout axées autour des représentantes de groupes de défenses des droits humains de même que des membres de groupes féministes. Le séjour s’est terminé avec la participation de membres de la Commission à une grande marche de solidarité le 14 février 2004, le « V-Day », des deux côtés de la frontière, à laquelle se sont jointes des milliers de personnes. Des extraits de la pièce de théâtre emblématique d’Eve Ensler, Les monologues du vagin, ont alors été récités.

Les rencontres effectuées par la Commission ont confirmé des informations générales dont le Comité disposait déjà. Le séjour à Ciudad Juárez a néanmoins été essentiel. En effet, les visites sur le terrain, que ce soit dans les bureaux des autorités ou des groupes organisés de la société civile, dans les quartiers populaires de Ciudad Juárez d’où proviennent la majorité des femmes assassinées ou disparues, ou encore sur les sites où des cadavres avaient été retrouvés, ont permis aux membres du Comité de saisir de façon concrète l’atmosphère particulière de violence régnant dans cette ville. Des précautions ont même dû être prises lors des quelques rencontres tenues avec les mamans des victimes qui avaient connu des incidents de harcèlement de la part des autorités à la suite de leurs revendications ou simplement de leurs demandes d’informations sur le sort de leurs filles.

Les suites

La Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez n’était pas le premier groupe international à séjourner dans cette ville, mais elle était le premier en provenance du Canada. Au retour, les membres s’empressèrent de rédiger un rapport de mission en français, en anglais et en espagnol qui fut diffusé le plus largement possible[2]. On y annonçait entre autres les actions à entreprendre et, effectivement, un grand nombre d’entre elles ont été menées tout au long de l’année 2004, immédiatement après le séjour. Il s’agissait non seulement de continuer à faire connaître la situation au Québec, mais aussi d’exprimer concrètement la solidarité avec les proches des victimes. Chaque fois qu’il en a été possible, les membres ont fait des présentations publiques, au nom du Comité ou en leur nom personnel, soit sous forme d’entrevues à la radio ou dans les médias écrits, de conférences de presse et de participation à des manifestations ou à des actes de solidarité avec des causes similaires dont celle des femmes autochtones du Canada disparues ou assassinées, dénoncée notamment par l’Association des femmes autochtones du Canada. Elles ont interpellé les autorités mexicaines que ce soit par le biais de lettres adressées aux présidents successifs du Mexique, alors qu’ils étaient candidats ou en poste, ou à leurs représentants, particulièrement au Consulat à Montréal. Est-il utile de mentionner qu’elles n’ont eu droit qu’à des réponses déjà formatées à leurs interrogations – lorsqu’on a daigné leur répondre?

Une des actions ayant eu le plus d’écho a été la tenue d’un spectacle de solidarité organisé par le Comité à la salle du Gesù à Montréal le 8 septembre 2004. On a pu, pendant ce spectacle, écouter le témoignage émouvant et courageux de Patricia Cervantes, en tournée au Québec pour dénoncer le féminicide. Résidente de l’État de Chihuahua où se trouve Ciudad Juárez, elle est la mère de Neyra Azucena Cervantes, l’une des victimes du féminicide dans cet État. Des extraits du documentaire de Martine Forand, « Juárez, ville d’impunité », ont aussi été présentés.

Une des motivations fondamentales pour la mise sur pied du Comité de solidarité avait été la conviction selon laquelle notre pays, puisqu’il est partenaire économique du Mexique dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain (l’ALÉNA), serait en mesure d’insister auprès de ce pays pour qu’il respecte les conventions internationales qu’il a signées relativement à l’élimination de la violence faite aux femmes. Ainsi, le 9 décembre 2004, des membres du Comité sont allées témoigner de ce qu’elles avaient appris devant le Sous-comité des droits de la personne et du développement international de la Chambre des communes, au cours d’une séance d’information sur « L’assassinat de femmes à Ciudad Juárez[3] ». La motion mise de l’avant en cette occasion par Diane Bourgeois, alors députée du Bloc Québécois, à l’effet que « […] l’ensemble des représentants du gouvernement du Canada aborde les questions du féminicide dans l’État de Chihuahua, Mexique, des violations des droits humains et de l’impunité dans leurs échanges avec des représentants du gouvernement mexicain » est restée sans suite, entre autres en raison du changement de gouvernement dans les mois suivant cette rencontre.

Tout au long des dix années suivantes, le Comité de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez a continué ses activités même s’il a été impossible, étant donné le manque de ressources financières, de retourner faire un suivi sur le terrain. Il faut dire qu’à partir de 2006, avec la guerre ouverte déclarée par le Président Felipe Calderón aux cartels de la drogue qui se livraient une guerre intestine à Ciudad Juárez même, la violence a redoublé dans cette ville. Le solde de cette opération se déroulant tout au long de son mandat de six ans sera estimé entre 60 000 et 100 000 morts. Non seulement le féminicide n’a pas été éradiqué dans cette ville, mais il s’est intensifié et répandu dans le reste du pays tout en étant occulté par la violence ambiante.

D’ailleurs, c’est à cette même époque, soit à partir de 2006 – et cela mettait fin à toute velléité de retourner à Ciudad Juárez –, que des militantes locales qui dénonçaient le féminicide tombaient désormais sous les balles des assassins. Ainsi, un certain nombre de victimes liées aux violences du Mexique se sont retrouvées au Canada pour demander protection comme réfugiées. Peu à peu, le Comité de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez s’est donc mobilisé autour des questions relatives aux réfugiées mexicaines cherchant l’asile au Canada pour dénoncer le resserrement des lois sur l’immigration et sur le statut de réfugié. En effet, dans l’intervalle, le Canada était entré dans l’ère Harper et avait déclaré, à l’encontre des arguments de ces personnes, que le Mexique était un pays sûr – une affirmation qui continue d’être contredite par les faits. En effet, dernièrement, l’ONU a estimé qu’entre 2013 et 2015 seulement, quelques 6 488 femmes ont été assassinées dans l’ensemble du Mexique. L’État de Chihuahua reste pratiquement en tête de liste en ce qui concerne l’incidence du féminicide puisqu’il occupe le deuxième rang parmi les dix États les plus touchés (sur les 31 pour l’ensemble du pays)[4].

Le bilan

Le bilan des actions du Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez reste à faire tout comme la systématisation de ses archives. Cependant, on peut déjà dire que dans le cadre plus global de la solidarité avec les populations de l’Amérique latine, il s’agit d’un groupe original en ce qu’il est résolument féministe. C’est aussi un groupe significatif dans son milieu et qui s’est efforcé tout au long de son existence active de développer des liens avec une panoplie d’autres groupes et organisations solidaires. Il aura contribué, avec des moyens matériels très limités, à sensibiliser son entourage à ce concept nouveau qu’est le féminicide. Surtout développé au Sud, ce concept reconnaît le caractère unique de la violence faite aux femmes et contribue à la réflexion quant aux moyens de l’éradiquer. À l’heure où les travaux de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées s’amorcent au Canada, ce concept, qui commence tout juste à être utilisé ici, tel que combiné à celui de racisme systémique, est très certainement susceptible de consolider les postures des unes et des autres, s’agissant de la violence à l’égard des femmes en raison de leur genre, et d’approfondir les solidarités Sud/Nord.

 

Photo : Des croix ont été plantées sur un des sites où l’on a retrouvé des cadavres de femmes assassinées à Ciudad Juárez, février 2004. Photographie de l’auteure

 


Références

[1] Les membres de la Commission et leur appartenance à l’époque étaient : Rita Acosta (Mouvement contre le viol et l’inceste), Diane Bourgeois (députée du Bloc Québécois), Gisèle Bourret (Fédération des femmes du Québec), Claudette Carbonneau (Présidente de la Confédération des syndicats nationaux), Marie-Hélène Côté (Comité chrétien pour les droits humains en Amérique latine), Martine Forand (cinéaste), Marie France Labrecque (professeure, Université Laval).
[2] Ce rapport est toujours disponible à l’adresse suivante : http://sisyphe.org/spip.php?article1094 (page consultée le 15 août 2016).
[3] La transcription complète de cette session est disponible à l’adresse suivante : http://www.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx?DocId=1575590&Language=F&Mode=2 (page consultée le 15 août 2016).
[4] Tel que rapporté dans un article du quotidien Excelsior, le 25 avril 2016. http://www.excelsior.com.mx/de-la-red/2016/04/25/1088685 (page consultée le 4 août 2016).

Marie France Labrecque

Marie France Labrecque est professeure émérite de l’Université Laval et associée au Département d’anthropologie de cette université. Ses principales recherches se sont déroulées au Mexique sur des questions relatives aux dynamiques de développement, aux conditions de vie des Autochtones, à la justice sociale de même qu’à l’équité de genre. Une de ses plus récentes publications est : Féminicides et impunité : le cas de Ciudad Juárez. Montréal : Écosociété, 2012.