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Territoire, travail, participation et violence : impact des activités extractives dans la vie des femmes

Durant la dernière décennie, en Amérique latine, la tendance suivie par les gouvernements a été d’attirer des investissements vers le secteur extractif et d’affaiblir les législations – ou d’en adopter de plus laxistes – dans le but de faciliter les activités minières ou l’exploitation des hydrocarbures. Ceci a eu pour conséquence un accroissement des activités extractives dans la région et a fait en sorte que l’Amérique latine conserve son statut de fournisseur et d’exportateur de matières premières vers d’autres économies globales. Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Comisión Económica para América Latina y el Caribe, CEPAL), l’Amérique latine continue de rassembler les pays ayant le plus d’inégalités au monde, le modèle extractiviste ayant entrainé une augmentation des inégalités dans la région [2]. On n’a pas su profiter du boom économique de la dernière décennie pour établir les bases d’une croissance inclusive, solide et durable.

La croissance économique associée au modèle extractiviste n’est pas durable; de plus, elle entraîne l’exclusion, la pauvreté, les inégalités et la discrimination [3]. L’extraction intensive des ressources non renouvelables – minières ou pétrolières – a non seulement des impacts importants sur l’environnement, elle affecte aussi directement les moyens d’existence des communautés qui dépendent des ressources naturelles, détériorant ainsi leur qualité de vie en plus de violer leurs droits et de générer de la pauvreté. On observe en Amérique latine une convergence vers cette reprimarisation de l’économie chez les gouvernements; tant les néolibéraux, les réformistes, les postnéolibéraux que les socialistes du XXIe siècle y ont participé. Chez ces derniers, l’État joue un rôle plus actif dans la perception de la rente pétrolière pour investir l’excédent dans des programmes sociaux, justifiant ainsi le modèle extractiviste comme « nécessaire » pour un développement national [4].

Par le biais de l’extractivisme, le système patriarcal continue de s’en prendre à la vie des femmes qui sont, dans une large mesure, affectées par les projets des entreprises extractives. Dans les pays qui dépendent des industries extractives, les écarts entre les sexes se sont accentués [5]. À mesure que les compagnies extractives s’introduisent dans les territoires, les inégalités sociales et surtout la violence systémique contre les femmes se font plus agressives, contrastant ainsi avec les opportunités que ces entreprises prétendent créer. Certains impacts, notamment sur la santé des femmes et leur emploi du temps, sont de plus en plus visibles et évidents. D’autres, cependant, demeurent partiellement invisibilisés, même s’ils compromettent notamment l’exercice du droit des femmes à une vie libre de violence de même qu’à l’accès à la propriété de la terre, qu’il s’agisse de propriété privée ou de propriété sociale. Ainsi, le développement extractiviste se perpétue et se maintient grâce au modèle patriarcal qui le soutient et le renforce.

Conflits socioenvironnementaux et violations des droits humains

Il est important de souligner que l’extractivisme a entraîné l’apparition de plusieurs conflits socioenvironnementaux graves en Amérique latine. De fait, le nombre de conflits reliés à la protection des droits à la terre, au territoire et à un environnement sain ne cesse d’augmenter, comme le souligne la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), reconnaissant l’existence de formes de discrimination et formes de violences spécifiques à l’égard des femmes autochtones, tribales et afrodescendantes en lien avec les activités d’extraction, d’exploitation et de développement [6]. Dans plusieurs de ses rapports, la CIDH mentionne que la présence de tiers étrangers aux communautés, de même que la pression que ceux-ci et les entreprises exercent sur les terres et les ressources naturelles, fragilisent l’harmonie que les populations entretiennent avec leur milieu de vie et provoquent la désintégration des réseaux et du tissu social des communautés.

Femmes rurales face à l’extractivisme : de l’exclusion à la résistance

Les femmes rurales en Amérique latine sont en position de lutte constante : qu’elles soient paysannes, autochtones, afrodescendantes, agricultrices, pêcheuses, sans revenu ou étudiantes, toutes, dans leurs diversités, se retrouvent en résistance face aux activités extractives et à leurs répercussions sur leurs territoires.

Dans les régions rurales, des activités économiques durables permettent aux femmes, de même qu’à la nature, de vivre sainement et d’assurer le bien-être de leur famille et de la communauté. Les impacts des industries extractives sur la qualité de la terre, de l’eau et de l’air ont des conséquences directes sur ce bien-être. Cela affecte aussi leur autonomie dans ses dimensions physique, économique et politique.

En plus de la précarisation du travail, la vie des femmes rurales en Amérique latine est marquée par la surcharge due à la division sexuée du travail qui leur attribue les soins aux enfants, aux personnes âgées et aux personnes malades; par l’invisibilisation du travail que réalisent ces femmes dans les domaines reproductifs, productifs et d’autoconsommation; par le peu d’accès aux moyens de production, à la terre, à l’eau, aux semences et intrants; par la faible participation politique et le peu d’autonomie économique et décisionnelle, entre autres [7].

Dès lors, il ne faut pas s’étonner de voir les entreprises extractives et les gouvernements utiliser fréquemment les promesses d’emploi et de développement comme arguments pour obtenir le consentement des communautés pour la mise en œuvre de projets d’extraction sur leurs territoires. Il n’est pas rare non plus de voir que l’atteinte des objectifs de développement durable [8] soit orientée de façon à « raviver » les économies plutôt que les droits humains. Il ne faut pas se surprendre non plus du fait que le modèle extractiviste prenne part au processus de mercantilisation de la participation des femmes et, sous le couvert de préoccupations pour l’équité de genre, mette en œuvre des processus qui ont un impact régressif sur les droits des femmes. En effet, la participation des femmes s’y inscrit plus souvent qu’autrement dans une logique assistentialiste, alors que dans les faits, leur participation n’est pas considérée, ce qui se traduit notamment par l’exclusion des femmes des mécanismes de prise de décisions. Par ailleurs, le faible éventail d’emplois destinés aux femmes tend à renforcer les stéréotypes de genre.

La répression envers les femmes défenseures du territoire et des droits humains

Les formes de répression et de violence exercées envers les femmes défenseures couvrent un large éventail, et peuvent mener jusqu’à la mort, comme le souligne un récent rapport de Global Witness. L’organisme a dénombré, pour l’année 2017 seulement, pas moins de 207 assassinats de défenseur.e.s de la terre et de l’environnement. L’Amérique latine est la région qui compte le plus grand nombre de personnes assassinées, avec 60 % de ce total [9].

Le Réseau national des défenseures des droits humains au Mexique (Red Nacional de Defensoras de Derechos Humanos en México, RNDDHM) s’est penché sur les agressions perpétrées contre les femmes défenseures des droits humains dans ce pays au cours des dernières années. Il a recensé, pour la période allant de 2012 à 2014, cent cas d’agressions envers des défenseures des droits humains engagées dans la défense de la terre, du territoire et des ressources naturelles [10]. Cette organisation a identifié les principaux responsables des agressions à l’égard des défenseures des droits humains : sans surprise, il appert que l’État et ses différentes institutions publiques sont responsables du plus grand nombre d’attaques envers les femmes défenseures. Selon les chiffres de la RNDDHM, 299 fonctionnaires ont été impliqués dans des agressions à l’égard des défenseures de droits humains entre 2012 et 2014. Les défenseures identifient comme leurs principaux agresseurs les autorités des trois paliers du gouvernement mexicain; les policiers arrivent en tête de liste [11].

Un des types d’agressions perpétrées par les acteurs étatiques consiste en la criminalisation et la judiciarisation des activités des défenseures. Dans un rapport de 2015, l’Initiative mésoaméricaine de femmes défenseures des droits humains (Iniciativa Mesoamericana de Mujeres Defensoras de Derechos Humanos, IM-Defensoras) a identifié trois formes ou patrons de criminalisation qui visent à neutraliser les activités des défenseures : a) la calomnie et les campagnes de dénigrement, b) la stigmatisation, la ségrégation et l’ostracisme et c) la judiciarisation à proprement parler [12].

Il est important de mettre en lumière les cas et formes d’atteinte aux droits des défenseures en vue de renforcer les efforts de prévention, plutôt que de prendre uniquement des mesures lorsqu’une agression a lieu. Il est ainsi essentiel d’exercer une vigilance constante vis-à-vis des politiques publiques et des acteurs privés en ce qui concerne les actions pouvant affecter les femmes autochtones et leurs territoires.

Les femmes s’organisent dans leurs communautés : quelques cas

Une des activités que nous avons réalisées au sein du Groupe régional de genre et extractives (GRGE) a été le webinaire « Mujeres frente al extractivismo : experiencias latinoamericanas », réalisé en mars 2018 lors de la Journée internationale des femmes. Par leurs témoignages, des femmes défenseures du territoire du Mexique, de l’Amérique centrale et du Pérou ont partagé les stratégies et les formes d’organisations que les groupes de femmes élaborent actuellement.

L’organisation mexicaine Tlalyaocihuah, A.C. a décrit le conflit à l’intérieur de la communauté de Naranjillo, dont la population est majoritairement féminine en raison de la forte migration masculine vers les États-Unis. Dans cette communauté, ce sont les femmes qui doivent assumer quotidiennement les soins et la subsistance des membres de leur famille, tout en organisant la résistance face aux activités minières. Malgré cela, la propriété de la terre reste majoritairement entre les mains des hommes.

Delfina Tawan Catip, femme awajun qui dirige au Pérou l’Association interethnique de développement de la Selva péruvienne (Asociación Interétnica de Desarollo de la Selva Peruana), a partagé de précieuses expériences de femmes qui résistent dans leurs territoires et luttent contre les projets extractifs, mettant en lumière l’importance du rôle joué par les femmes autochtones dans la lutte anti-extractiviste et la défense des territoires et des droits. Malgré le fait que les entreprises tentent de « masculiniser » leurs échanges avec les peuples autochtones, ces femmes s’organisent afin que leur participation soit effective et non invisibilisée.

Claudia Castro, membre du Réseau centraméricain de femmes rurales, autochtones et paysannes (Red Centroamericana de Mujeres Rurales, Indígenas y Campesinas, RECMURIC), a, quant à elle, fait ressortir la différence entre la réalité pratique et juridique : les femmes cultivent la terre qui ne leur appartient pas et, de plus, elles ne sont pas admissibles au crédit. Dans son pays, le Salvador, la femme sans terre est subordonnée à l’homme : c’est pourquoi il est nécessaire d’améliorer l’accès des femmes à la terre et aux autres moyens de production.

Dans la même veine, il existe plusieurs autres expériences où la résistance des femmes rurales naît de processus d’organisation dans leurs communautés en faisant face à l’extractivisme : en réalisant des activités de mobilisation et de confrontation, telles que des marches et des manifestations, en bloquant l’accès aux mines, aux puits pétroliers, aux barrages hydroélectriques, aux centrales et aux routes. Ceci les amène à relever d’autres défis : exercer un leadership politique, élaborer des plaidoyers, initier le dialogue, en assumant les risques d’être criminalisées ou assassinées.

En ce sens, il est important et nécessaire de prêter attention aux processus qui menacent les territoires, les détecter, les dénoncer et s’organiser pour y faire face. De même, il est essentiel que des groupes, tels le GREG, rendent visible la féminisation de la lutte contre l’extractivisme dans la région en tant que stratégie d’accompagnement des femmes dans leur résistance, en soulignant toujours la place centrale que les femmes occupent comme protagonistes de leur processus de lutte.

 

Traduction par Nathalie Montero Zubieta, avec la contribution de Pierre Bernier

 

Photographie par DAR

 


Notes

[1] Cet article a été écrit par Beatriz Olivera (Fundar Centro de Análisis e Investigación), Hilda Salazar (Mujer y Medio Ambiente), Rocío Ávila (Experta), Dolores Rojas (Böll México), Cristina García (Centro Mexicano de Derecho Ambiental) et Mayra Dongo (Derecho, Ambiente y Recursos Naturales).
[2] Comisión Económica para América Latina y el Caribe/ CEPAL. « Hacia una nueva gobernanza de los Recursos Naturales para América Latina y el Caribe », en ligne : https://repositorio.cepal.org/bitstream/handle/11362/40157/1/S1600308_es.pdf (page consultée en septembre 2018).
[3] Gudynas, Eduardo (2015). Extractivismos. Ecología, economía y política de un modo de entender el desarrollo y la Naturaleza. Bolivia : Centro de Documentación e Información Bolivia (CEDIB), 453 p.
[4] Ibid.
[5] Hailu, Degol. « La brecha de género en países dependientes de industrias extractivas », en ligne : http://www.undp.org/content/undp/es/home/blog/2015/7/28/The-gender-gap-in-extractive-dependent-countries.html (page consultée en septembre 2018).
[6] Commission interaméricaine des droits humains (2015). Pueblos indígenas, comunidades afrodescendientes y recursos naturales : protección de derechos humanos en el contexto de actividades de extracción, explotación y desarrollo, en ligne : http://www.oas.org/es/cidh/informes/pdfs/IndustriasExtractivas2016.pdf
[7] Le peu de mécanismes existants qui permettent aux femmes rurales d’accéder à la terre, que ce soit par héritage ou cessation gratuite, en est un exemple concret. Le pourcentage de femmes propriétaires varie d’un pays à l’autre, mais demeure relativement bas : Pérou (12,7 %), Honduras (14,4 %), Mexique (32 %), Nicaragua (19,9 %), à titre d’exemple. Source : Nobre, M. et Hora, [1] Karla (2017). Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (2017). « Atlas de las mujeres rurales de América Latina y El Caribe : Al tiempo de la vida y los hechos », en ligne : http://www.fao.org/3/a-i7916s.pdf (page consultée en septembre 2018).
[8] Objectifs de développement durable (Sustainable Development Goals, SDGs) est le nom couramment utilisé pour les 17 objectifs établis par les États membres des Nations Unies et qui sont rassemblés dans l’Agenda 2030 [ndlr]. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Objectifs_de_d%C3%A9veloppement_durable
[9] Global Witness « ¿A qué precio? Negocios irresponsables y el asesinato de personas defensoras de la tierra y del medio ambiente en 2017 », en ligne : https://www.globalwitness.org/en/campaigns/environmental-activists/a-qu%C3%A9-precio/ (page consultée en septembre 2018).
[10] Red Nacional de Defensoras de Derechos Humanos en México « Informe : Agresiones contra defensoras de derechos humanos en México. Diagnóstico nacional », en ligne : http://im-defensoras.org/wp-content/uploads/2017/03/INFORME_interactivo.pdf (page consultée en novembre 2011)
[11] Idem. (Ces données ne portent pas exclusivement sur les cas d’agressions des femmes défenseures de la terre et de l’environnement, elles couvrent les agressions envers les femmes défenseures de droits humains, toutes catégories confondues, ndlr).
[12] Iniciative Mesoamericana de Mujeres Defensoras de Derechos Humanos (2015). « Agresiones contra Defensoras de Derechos Humanos en Mesoamerica, Informe 2012-2014 », en ligne : http://im-defensoras.org/wp-content/uploads/2016/04/283951300-Informe-2012-2014-de-Agresiones-contra-Defensoras-de-DDHH-en-Mesoamerica.pdf (page consultée en novembre 2011) (Ces données ne portent pas exclusivement sur les cas d’agressions des femmes défenseures de la terre et de l’environnement, elles couvrent les agressions envers les femmes défenseures de droits humains, toutes catégories confondues, ndlr).

Grupo Regional de Género y Extractivas

Le Groupe régional de genre et extractives (Grupo Regional de Género y Extractivas, GRGE), formé en 2017, regroupe des organismes et des femmes de la société civile de l’Amérique latine et des Caraïbes. C’est un espace de coordination d’initiatives offrant du soutien aux femmes affectées par des activités extractives. Le groupe coordonne des actions avec des organisations de femmes autochtones, œuvre à rendre visible la problématique de genre, mène des études, cherche à renforcer les réseaux de femmes et diffuse les luttes des défenseures.