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Éditorial

Éditorial

En ces temps sans précédent historique, qui mettent à dure épreuve les corps, les âmes, et ce qui demeure des démocraties de notre planète, nous vous présentons dans ce premier numéro du volume 35 de Caminando une collection diverse et unie de voix qui transcendent les frontières réelles et imaginaires, venant briser le silence autour des inégalités engendrées et exacerbées par l’avènement de la pandémie de COVID-19.

Cette année, Caminando accueille des autrices et auteurs, des poètes, ainsi que des artistes provenant du Canada et de plusieurs pays d’Amérique latine, avec une contribution substantielle du Brésil. Comme toujours, en reflet des valeurs décoloniales grandissantes de Caminando, les textes offerts sont de perspectives, de formats et de nature variés, réunissant des plumes académiques, militantes, poétiques et littéraires, toutes engagées de façon complémentaire à nommer et à dénoncer les injustices et à poursuivre, malgré les anciens et nouveaux obstacles, cette lutte ancrée dans l’amour et l’espoir pour un monde solidaire et libre d’oppressions.

Pris dans leur globalité, ces textes font saisir la réelle diversité des abus, explicites ou implicites, s’intensifiant en ces temps de pandémie chez nous comme ailleurs, mais aussi les forces qui les sous-tendent, ainsi que les fondements qui en sont la cause. Se dessine un panorama kaléidoscopique d’expériences d’oppression, selon les contextes sociopolitiques en amont de la catastrophe, qui révèlent en parallèle un portrait protéiforme de résistances, de luttes et de solidarités. Si le virus met en danger la santé physique de notre civilisation, les moyens adoptés pour sa prise en charge par les autorités publiques révèlent à leur tour la persistance du paradigme colonialiste, capitaliste et extractiviste qui continue à les orienter.

C’est ainsi qu’au Canada, la crise « sanitaire » a montré à quel point les travailleurs et travailleuses migrant·e·s sont utilisé·e·s, exploité·e·s, pour leur force de travail afin d’assurer la sécurité alimentaire des Canadien·ne·s, sans contrepartie pour leur propre santé, leur sécurité, leur bien-être. Les auteurs et autrices nous montrent en quoi, dans cette pandémie de l’exploitation, les politiques canadiennes régissant le mouvement et le travail des migrant·e·s font poindre les relents d’un colonialisme esclavagiste dont elles et ils dénoncent les violations du droit à la dignité. Ceci se reproduit aussi au Mexique, où le gouvernement ferme les yeux sur les violations des droits de ses ressortissant·e·s mais aussi de ses propres citoyen·ne·s, confiné·e·s sans moyens économiques pendant que l’on permet à l’extraction minière de poursuivre ses ravages, dans une logique marchande qui met le profit avant la vie.

Puis, en Colombie et au Honduras, où les régimes militaires ont impunément profité de la crise pour « faire disparaître » des défenseur·e·s des droits et faire taire les mouvements sociaux et grèves nationales par la force, c’est une pandémie de la terreur qui fait rage. Les auteurs et autrices dénoncent le colonialisme meurtrier de ces États criminels où le droit à la vie même est menacé, et où la paix peine seulement à être rêvée. Cette paix tant attendue et désirée par les peuples se trouve bloquée, étouffée, presque invalidée par l’influence de capitaux privés qui assurent la perpétuité de la violence tout en profitant du climat d’intimidation national pour violer le territoire, alimenter les conflits, extraire les ressources naturelles, déposséder la sphère politique dans sa fonction d’intendance au profit de l’accumulation de l’argent.

Au Brésil et en Argentine, le négationnisme des autorités face aux conditions de vie des plus vulnérables dévoile la mise en scène d’une pandémie de négligence. L’élitisme flagrant des mesures votées pour lutter contre le virus, qui fait fi des inégalités sociales et de la diversité culturelle, révèle un colonialisme d’État encore souillé d’un racisme profond. Les auteurs et autrices brésilien·ne·s dénoncent l’inaction, les omissions et le mépris du régime, qualifié de nécropolitique, qui porte atteinte directe aux droits à la santé, à l’autodétermination et à la souveraineté territoriale des nombreux peuples autochtones. On ne manque pas, ici non plus, de souligner comment encore une fois le capital profite : des projets extractifs ont gagné le statut d’activités essentielles, ont reçu des subventions et du soutien gouvernemental pour «compenser» leurs éventuelles pertes de revenus, ont fait du marketing pour améliorer leur image, tandis que ces activités sont fréquemment responsables des éclosions de la maladie.

Finalement, des autrices nous mettent en garde contre une nouvelle forme de violence, celle de l’extractivisme numérique, dont la virulence s’est décuplée avec l’avènement du virus de la COVID-19. La virtualisation déshumanisante de nos quotidiens, les nouvelles pressions pour normaliser le contrôle social par traçage numérique, la percée de l’intelligence artificielle dans nos vies, par nous et malgré nous, sont des intrusions qui rendent un tournant possible, une pandémie bio-technocratique.

Au sein du climat de peur et d’incompréhension planétaires qui semble s’installer au profit de certain·e·s, les voix réunies dans ce numéro de Caminando contribuent à briser le silence sur des dynamiques socio-éco-politiques qui comptent parmi les plus sombres de la pandémie, et aussi, elles s’élèvent, limpides, pour incarner et manifester la face cachée par le discours dominant: la force de résilience, la bienveillance, la capacité d’organisation autonome des communautés, des mouvements sociaux et des sociétés civiles sont aussi des expressions tangibles des effets de la pandémie. Ces voix s’élèvent pour rappeler que derrière les chiffres et statistiques qui déshumanisent et invisibilisent les corps les plus touchés, il y a une myriade de contextes locaux et autant de vécus dont la souffrance issue de violences structurelles s’accompagne humblement d’une créativité résistante et d’une vivance nourrie par le désir d’une existence humaine signifiante, digne, sous le signe de l’interdépendance entre nous tous et toutes, avec, par et dans la Madre Tierra.

L’aventure Caminando ne pourrait être possible sans le partage généreux de ces autrices, auteurs, poètes, artistes, bien sûr. Plusieurs artistes ont répondu à l’appel à illustrations offrant généreusement leur talent pour exprimer elles et eux aussi leurs visions de la pandémie et de ses effets. Nous soulignons à ce titre la participation novatrice des élèves de l’école primaire de Port Menier, à Anticosti, pour leurs contributions visuelles issues d’un atelier de discussion portant sur deux articles. Caminando continue d’exister grâce à la précieuse collaboration bénévole des personnes impliquées dans le comité éditorial, la traduction et la révision linguistique, si importantes pour faire connaître en français des voix qui se sont d’abord exprimées en espagnol et en portugais. Un merci spécial à nos partenaires financiers, qui nous permettent de poursuivre la publication de cette revue qui a célébré en 2020 ses 40 ans d’existence, et de continuer à nourrir la conscience que nous sommes d’infimes parcelles, interreliées, d’un gigantesque continuum qui a pour nom humanité.

Bonne lecture!

Giulietta Di Mambro
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